«Le juste est emprisonné, c’est incroyable!» Charles de Courson n’est pas tendre envers la Confédération, ses autorités, sa justice. Depuis que le député centriste, président de la commission de l’Assemblée nationale qui enquête sur l’affaire Cahuzac, a appris l’arrestation de Pierre Condamin-Gerbier, l’ancien dirigeant de Reyl Private Office, son indignation ne faiblit pas. «Que ceux qui ont commis des crimes accusent ceux qui les dénoncent: il faut être en Suisse pour voir cela», critique le député interrogé par Le Temps. La commission d’enquête se réunit mardi: «Nous allons parler de Pierre Condamin-Gerbier et voir ce que nous pouvons faire.»

De son côté, Yann Galut, rapporteur du projet de loi contre la fraude fiscale qui a auditionné Pierre Condamin-Gerbier à huis clos, considère son interpellation comme «un message menaçant envoyé par la Suisse à l’intention des lanceurs d’alerte». Le député a demandé au gouvernement français «d’examiner la situation de Pierre Condamin-Gerbier», qui possède la nationalité française: «J’ai sollicité le gouvernement et l’ambassade de France à Berne pour vérifier si la protection consulaire lui a été apportée», précise-t-il.

Le 3 juillet dernier à Paris, Pierre Condamin-Gerbier avait été entendu par la commission d’enquête qui examine si des dysfonctionnements se sont produits dans l’action de l’Etat après les révélations de Mediapart sur le compte genevois de l’ex-ministre du Budget. Les députés ont demandé à l’ex-cadre de Reyl de décrire «les mécanismes mis en œuvre pour dissimuler les comptes non déclarés à l’étranger».

C’est à ce moment-là, dans une déclaration liminaire, que Pierre Condamin-Gerbier a affirmé avoir remis à la justice française une liste de personnalités politiques de l’actuelle et de la précédente majorité qui auraient caché des avoirs en Suisse. La veille, il avait été entendu par les juges d’instruction chargés de l’instruction sur Reyl, ouverte fin mai pour «blanchiment de fraude fiscale».

Le 5 juillet, à son retour, Pierre Condamin-Gerbier a été arrêté et placé en détention préventive. Une instruction pénale à son encontre a été ouverte par le Ministère public de la Confédération, entre autres pour «service de renseignements économiques», soit espionnage économique. Ce même chef est utilisé pour poursuivre Hervé Falciani, l’ancien informaticien de HSBC.

Samedi dernier, la banque Reyl et Cie et sa filiale chargée des activités de «family office» ont aussi annoncé avoir «déposé une plainte pénale contre [lui] aux motifs, entre autres, de vol, falsification de document [faux dans les titres] et violation du secret professionnel et commercial». Ses dirigeants nient catégoriquement posséder parmi leurs clients des personnalités politiques françaises.

Charles de Courson dit avoir conscience qu’au regard du droit suisse, Pierre Condamin-Gerbier ait pu commettre des fautes, par exemple en violant le secret bancaire. Mais, estime le député, tout cela relève de «l’argutie juridique qui cache la complicité du gouvernement helvétique et du parlement suisse» dans les affaires d’évasion fiscale. Le député est particulièrement révolté contre les «grandes fortunes qui organisent le non-versement des impôts». «L’attitude de la Suisse est inacceptable pour une démocratie digne de ce nom», poursuit le centriste, qui fustige la pratique cantonale des forfaits fiscaux et l’interprétation «restrictive» des règles en matière d’échange d’informations. «Il faut arrêter l’hypocrisie généralisée», assène-t-il.

Au regard des risques encourus, Charles de Courson ne comprend pas pourquoi Pierre Condamin-Gerbier est rentré chez lui. «Pourquoi est-ce qu’il n’est pas resté en France? C’est la question que tout le monde se pose», ajoute le sénateur communiste Eric Bocquet, rapporteur d’une autre commission d’enquête, celle sur le rôle des banques et des acteurs financiers dans l’évasion fiscale, qui l’a également auditionné, en juin, et devait le revoir pour approfondir certains points techniques.

Lors de cette séance, Pierre Condamin-Gerbier avait affirmé détenir cette liste d’une quinzaine de personnalités politiques: «Après ses déclarations qui ont fait l’effet d’une bombe, on a vu monter un contre-feu visant à le discréditer de toutes les manières possibles», constate le sénateur.

A la connaissance des trois élus, comme à celle d’autres sources proches du dossier, le témoin n’aurait pas demandé de protection au Ministère de l’intérieur, comme l’a fait Hervé Falciani. «Mais je lui ai dit que la France le protégerait et qu’elle était prête à lui offrir le même dispositif», assure Yann Galut. Selon nos informations, Pierre Condamin-Gerbier aurait également été mis en garde sur les risques qu’il courait et aurait été incité à rester sur territoire français. La situation conforte Yann Galut sur le besoin de créer un statut non seulement pour les lanceurs d’alertes, mais également pour les repentis.