«Erwin Sperisen était présent sur cette place lorsque les membres cagoulés du commando ont identifié un prisonnier et l’ont emmené.» Il se trouvait aussi à l’endroit clé au moment où les sept détenus ont été exécutés. Entendu au deuxième jour du procès de Genève, l’enquêteur de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (Cicig) confirme que les indices et récits recueillis impliquaient le prévenu dans le «nettoyage social» opéré au sein de la prison de Pavon. «Il avait un rôle dans l’opérationnel.»

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Aux yeux de ce témoin espagnol, point de doute sérieux. L’escadron, chargé d’éliminer le narcotrafiquant Jorge Batres et ses proches compagnons pour avoir pris trop de pouvoir sur la prison, agissait avec la bénédiction du chef de la police et de son adjoint. Certes, il a été impossible de déterminer précisément qui avait tiré sur les sept victimes de cette sanglante reprise en main. Et certains repentis, qui ont incriminé Erwin Sperisen et ses sbires, ne verront pas leur identité dévoilée. «Pour des raisons évidentes de sécurité», ajoute le témoin.

Enquête à risque

Les investigations ont été difficiles, reconnaît aussi l’enquêteur. Nombre de protagonistes ont d’ailleurs été éliminés après les événements. Les frères Benitez, par exemple, à la triste réputation, visibles sur la vidéo de l’assaut et que l’on voit aussi filmer certaines scènes. Des images qui n’ont jamais été retrouvées. «Je soupçonne que tous deux ont été tués car ils avaient l’intention d’utiliser ce matériel pour faire chanter les autres acteurs de l’opération criminelle», relève encore l’enquêteur de la commission indépendante constituée par les Nations unies.

Me Giorgio Campa, l’un des défenseurs d’Erwin Sperisen, demande à l’enquêteur pourquoi il est le seul à avoir affublé le groupe de choc de la police du surnom évocateur des «éléphants démolisseurs». Il répond: «C’est un témoin, jugé très crédible, qui en a parlé. Il était étroitement lié à Javier Figueroa, le bras droit d’Erwin Sperisen. Je ne veux pas donner son nom pour ne pas le mettre en danger.»

Mémoire défaillante

Beaucoup plus laborieuse, la déposition du second enquêteur de la Cicig. Un grand moment de confusion, encore aggravé par des problèmes de traduction. Ce policier espagnol était chargé de trouver des témoins liés à l’opération «Gavilan» lors de laquelle trois fugitifs ont été exécutés après avoir été remis à la police nationale. Lors du premier procès, Erwin Sperisen avait été acquitté au bénéfice du doute, son implication directe dans ces équipées meurtrières ayant été insuffisamment démontrée. En appel, la cour l’avait jugé coupable des faits et ajouté ces trois assassinats aux sept autres de la prison de Pavon.

Appelée par le Tribunal fédéral à revoir la solidité des preuves réunies par la Cicig, et notamment l’existence de relevés téléphoniques attestant de conversations entre Erwin Sperisen et un des exécutants des basses œuvres, la cour se retrouve face à un témoin à la mémoire défaillante, aux déclarations fluctuantes et aux méthodes originales.

Relevés fantômes

Cet enquêteur explique désormais qu’il n’a jamais eu en main ces relevés, documents qui n’ont par ailleurs jamais été retrouvés. «Un ami qui travaillait à la compagnie des téléphones me disait si les appels avaient bien eu lieu.» Confronté à certaines de ses précédentes déclarations, il ajoute: «Il est vrai que j’ai pu me rendre dans les bureaux et consulter les relevés à l’écran.»

Mais il ne se souvient plus (près de dix ans ont passé) s’il a vu de ses propres yeux, sur cet ordinateur, la preuve qu’Erwin Sperisen avait bien parlé à son subordonné, juste avant que celui-ci ne donne l’ordre de tuer un des évadés. Pas vraiment un cadeau pour le procureur Yves Bertossa à la veille de son réquisitoire.