Le nouveau procureur général, Olivier Jornot, et le tout nouveau conseiller d’Etat chargé de la Sécurité, Pierre Maudet, parviendront-ils à s’entendre et à mettre en place une politique commune en matière de poursuite pénale? Cette question, particulièrement sensible à Genève au-delà des accointances partisanes, a déjà fait l’objet d’une rencontre au sommet le 2 juillet dernier. L’action et le fonctionnement de ce tandem, deux fortes personnalités profilées de surcroît sur le thème de l’ordre public, sont attendus et seront observés avec attention, notamment du côté de la police qui a pu souffrir par le passé de conduites bicéphales problématiques.

L’histoire du canton rappelle que ces binômes ont connu des fonctionnements divers. Le temps des socialistes Bernard Bertossa et Bernard Ziegler a été marqué par une efficacité certaine pour moderniser la justice et lui donner les moyens de s’en prendre à la criminalité économique. Dans le registre de la franche hostilité, le procureur général radical Daniel Zappelli et le ministre socialiste de la Police Laurent Moutinot se sont ouvertement affrontés autour de la question des squats, des mendiants ou encore de la détention préventive, au point de ne plus vouloir s’asseoir à la même table pour signer une trêve.

L’arrivée de la libérale Isabel Rochat, elle-même peu au fait de la situation, a été suivie de près par l’effondrement et la démission du patron du parquet, qui a entraîné dans sa chute les rares passerelles institutionnelles existant entre le pouvoir judiciaire et la police. Confronté à ce vide en prenant ses fonctions le 1er avril dernier, Olivier Jornot a constaté qu’il y avait «une forte demande de reconnexion» du côté des forces de l’ordre.

Une autre mauvaise surprise l’attendait. Lancé en consultation ce printemps par les services d’Isabel Rochat, un projet de loi sur la police, d’inspiration zurichoise, stipule que la prévention et même la répression des infractions se font selon les directives et les priorités émises par le Conseil d’Etat, en concertation avec le Ministère public.

«Cette tentative de putsch», comme n’hésite pas à le qualifier Olivier Jornot, a provoqué une vive réaction au sein d’un pouvoir judiciaire élu, très jaloux de son indépendance et habitué à ce que le patron du parquet use de ses prérogatives pour lancer des messages plus ou moins volontaristes. Même si trois mois à la tête du Ministère public auront amené Olivier Jornot à une certaine forme de modestie: «Dans l’esprit du commun des mortels, c’est le procureur général qui mène la barque en matière de lutte contre la criminalité. Or, il n’en est rien. J’ai pris conscience que c’est au politique qu’il appartient de dire à la population si Genève est une ville sûre ou pas. C’est de sa responsabilité.» Pierre Maudet appréciera.

Si le fardeau de la sécurité publique repose principalement sur le Département, le procureur général n’allait pas laisser passer une loi le transformant en simple sbire. Il a donc pris la plume pour rappeler au gouvernement (ancienne formule) qu’à partir du moment où une enquête est ouverte, il n’y a pas de partage en matière de répression: la police agit sous la surveillance et la direction du Ministère public.

Quant au reste, soit les opérations des forces de l’ordre et autres plans d’action axés sur des catégories particulières de délinquants – dealers de rue ou voleurs à la tire –, tout ceci relève davantage du déploiement policier. Un terrain sur lequel l’impulsion du politique joue pleinement son rôle et auquel le Ministère public voudrait être associé de manière plus constructive.

C’est dans cette zone grise, où se traque principalement le flagrant délit, que «la nécessité de mieux se concerter est évidente», relève Olivier Jornot. L’action de la police a un effet direct sur le travail des procureurs, qui héritent de la «clientèle» avec le risque de ne pas juger ces cas comme prioritaires et de susciter ainsi pas mal de mauvaise humeur du côté de l’uniforme. A l’inverse, si le Ministère public souhaite mettre l’accent sur un certain type d’infractions, il peut être menacé de paralysie si la police n’alloue pas les moyens nécessaires.

«C’est la cohérence mais aussi l’efficacité de la répression qui sont en jeu», résume le procureur général. Un exemple: la récente création de la Brigade anticriminalité (BAC), spécialisée dans la chasse aux multirécidivistes maghrébins inexpulsables, s’est faite sans coordination préalable avec le parquet. Les procureurs de permanence ont été submergés (il a fallu prévoir une suppléance) et aucune directive n’était prête pour apporter une réponse pénale rapide, uniforme et pertinente à cette avalanche de prévenus qui n’ont pas forcément commis de nouveaux délits mais qui sont en situation irrégulière.

Pour éviter ce type de cacophonie, Olivier Jornot propose d’inscrire, dans la future loi sur les missions de la police, le principe d’une coordination destinée à améliorer l’efficacité de la poursuite pénale. «Il s’agit, dans le respect des compétences de chacun, de travailler main dans la main pour atteindre des objectifs communs.»

Ce souci semble avoir rencontré une oreille attentive chez Pierre Maudet. Depuis son lieu de vacances, le ministre fait savoir par la voix de son responsable de la communication, Laurent Forestier, qu’il accorde une importance particulière à la qualité des relations avec le Ministère public. Le conseiller d’Etat s’est d’ailleurs rendu, dès son entrée en fonction et sans attendre, auprès du procureur général pour un premier échange de vues dont les détails ne filtreront pas. «Il y a une volonté de bonne collaboration entre le Département de la sécurité et le pouvoir judiciaire. Les magistrats concernés entendent mettre à profit l’été pour jeter les bases de cette stratégie», ajoute le porte-parole.

Les deux hommes se connaissent bien. Olivier Jornot présidait le Parti libéral genevois (2002-2006) à l’époque où Pierre Maudet a pris les rênes du Parti radical (2005-2007). Après le mariage forcé qui a donné naissance au PLR, c’est aujourd’hui un mariage de raison qui devrait unir, ou pas, ceux qui ont pour mission de guider le travail policier.

«C’est la cohérence mais aussi l’efficacité de la répression qui sont en jeu», résume Olivier Jornot