Le Jura et le Jura bernois sont les dernières régions romandes à ne pas disposer de salle culturelle de qualité professionnelle. L'activité artistique, pourtant, y foisonne. Depuis quarante ans, les milieux culturels des Juras revendiquent un espace de production, de création et de formation aux arts de la scène, théâtre et danse en particulier, susceptible également de recevoir des spectacles d'envergure. Le Créa, néologisme interjurassien pour Centre régional d'expression artistique, doit répondre à cette ambition.

Le concept a lentement pris forme (LT des 4.10.2006 et 17.11.2007). Mandaté par Berne et le Jura, l'expert neuchâtelois Blaise Duport, qui avait porté le Théâtre du Passage sur les fonds baptismaux, livre un programme original. «Pas une salle de plus dans le paysage romand», précise-t-il. Il a mis de la chair sur le concept: le Créa doit comprendre une salle équipée de 400 places, une salle «black box» modulable de 150 places, des studios de répétition, de formation et de réunion, un espace pour permettre aux créateurs de résider.

«Passer aux actes»

L'infrastructure a désormais un prix et un lieu d'implantation: 31,5 millions d'investissement, 1,5 million annuel pour couvrir l'exploitation, et une localisation à Delémont, préférée à Moutier. Un terrain communal de 13000 m2, qui sert aujourd'hui de parking, à deux pas du centre-ville. «Le moment est venu de passer de la parole aux actes», lance Blaise Duport.

Plus facile à déclamer qu'à concrétiser. Appelés à cofinancer l'infrastructure, à l'enseigne de la coopération interjurassienne, les gouvernements bernois et jurassien hésitent. Tergiversent même. Le rapport Duport est sur leur bureau depuis fin 2007. Il leur a fallu cinq mois pour décider s'ils le présenteraient de vive voix ou au travers d'un communiqué. Elisabeth Baume-Schneider et Bernhard Pulver ont pris le risque d'aller au front.

La ministre jurassienne de la Culture pour redire son plaidoyer en faveur de l'outil culturel. Preuve de sa motivation, elle a fait inscrire 8 millions au plan financier jurassien 2008-2011. Dans sa foulée, le représentant du Conseil du Jura bernois, Jean-René Moeschler, encense un projet «qui arrive à point nommé pour affirmer la volonté de nos deux régions d'exister sur la scène culturelle romande. Il faut ici un acte courageux.» Un courage dont Jean-René Moeschler fait preuve en soutenant la localisation chez le voisin de Delémont.

Mais qu'en pense Bernhard Pulver, «invité» par le rapport Duport à apporter entre 11 et 13,5 millions d'investissement sur le territoire du canton voisin, et 640000 francs de fonctionnement annuel? Il cache mal son scepticisme, botte en touche et préconise une consultation des Jurassiens, bernois et du canton. Pour vérifier le degré de popularité et de soutien au projet. «Combien êtes-vous d'accord de mettre?» lâche-t-il encore. A l'adresse des communes, de Delémont en particulier, rappelant que son canton limite à 50% le financement d'un projet culturel, pour autant que la commune siège mette le même montant.

Projet réduit?

Delémont fait un geste initial: la Ville offre un terrain valant 3 millions. Ce n'est toutefois pas suffisant. Bernhard Pulver conditionne l'éventuel appui financier bernois au «degré d'adhésion des communes environnantes». Une fois connu l'état d'enthousiasme des Juras, à exprimer d'ici à l'automne, Berne négociera sa participation financière avec le Jura. Qui, de son côté, doit imaginer un financement en partenariat avec des sponsors ou, comme cela s'est fait à Neuchâtel, au travers d'un montage financier qui n'effraie pas trop. Peut-être faudra-t-il aussi réduire le projet.

Prochaine étape, «courant 2009», annonce Bernhard Pulver. Les gouvernements des deux cantons devraient prendre une option. Qu'il est délicat de pronostiquer. Seul Blaise Duport n'y perd pas son optimisme et veut croire à l'inauguration du Créa en 2013.