Deux mille ans d’Avenches

Le bourg vaudois fête ce printemps son double millénaire. Plongée dans le temps où Aventicum était au centre du monde

Ce jour-là, il faisait trop froid pour le pique-nique, le moment tant attendu des courses d’école. Mais le pas rapide qu’on adopte du coup pour arpenter l’ancienne capitale des Helvètes stimule l’imagination. Quand vous arrivez à la porte de l’Est, à un bon quart d’heure de marche du théâtre romain, vous croyez voir toute la muraille se dérouler sur la crête au-dessus d’Avenches.

La tour de la Tornallaz, accrochée au rempart, est la seule qui demeure. On en comptait 73 à la grande époque, le long d’une enceinte de 5 kilomètres et demi. «C’est un parcours que l’on peut suivre intégralement et c’est unique, vante Marie-France Meylan Krause, la directrice du Site et Musée romains d’Avenches. Les fondations sont encore visibles ou alors on les devine dans le sol.»

Cette grande muraille, plus représentative que défensive, ces augustes monuments que sont l’amphithéâtre, le théâtre ou le «Cigognier» – ce dernier n’était rien moins que le plus grand sanctuaire de la Suisse romaine, tout cela témoigne du prestige de la ville. «L’architecture ici était une démonstration du pouvoir», explique notre guide dans ce site qui célèbre cette année ses deux mille ans.

Fille de Payerne, Marie-France Meylan a travaillé à l’Institut suisse de Rome, où elle a fait sa thèse sur le Palais de Tibère, la Domus Tiberiana. Elle est revenue à Avenches en 2010, comme directrice, après y avoir été longtemps collaboratrice scientifique. Que le plan du Cigognier avenchois soit calqué sur le Forum de la Paix, à Rome, capitale de l’Empire, voilà qui ne cesse de l’émerveiller.

Entre le premier et le deuxième siècle de notre ère, Aventicum a compté jusqu’à 20 000 habitants. La population était installée dans une ville en damier comptant 80 îlots, plusieurs thermes et au moins huit temples, au pied de la colline sur laquelle le bourg médiéval s’accrochera plus tard. La population de l’Avenches moderne a beau être gonflée depuis peu par les réfugiés économiques de la région lémanique, elle dépasse à peine les 4000 âmes. «Nous étions les maîtres du monde, alors que Lausanne ou Berne n’étaient que des bourgs», résume Marie-France Meylan.

Les édifices romains grand style voisinaient avec les constructions gallo-romaines, tout comme les autochtones cohabitaient avec les nouveaux venus, adoptant la langue latine, la monnaie unique et le grand marché romains, se fondant dans la culture impériale le temps d’une génération sans renier les racines helvètes.

Mais la force énorme de ce site, ce sont les ruines dispersées parmi les prés et les arbres en fleurs. En ce matin d’avril un peu frisquet, plusieurs groupes d’élèves arpentent ce cadre naturel et préservé. On reconnaît à l’alignement de trois arbres l’emplacement du forum. Tout près, la route cantonale Lausanne-Berne emprunte l’axe principal de la cité antique. Mais un peu plus loin, la chaussée romaine a repris ses droits sous forme d’un chemin caillouteux. Elle traverse le jaune vibrant des champs de colza ou le noir épais des terres de la Broye, constellées de petits morceaux de tuiles romaines. A l’intérieur de la muraille, toutes les surfaces agricoles sont actuellement protégées, dans l’attente hypothétique de fouilles qui, aujourd’hui, ne se font que préventivement, au gré des chantiers et des réfections de route. Seul un quart du site a été fouillé.

Nespresso a été construit au-dessus d’une nécropole, mais la colline du Bois de Châtel n’a jamais été investiguée, pas plus que le forum, où les archéologues jetteraient sans doute leur dévolu en premier s’ils le pouvaient. Sous l’EMS, devant lequel on vient de passer, on sait qu’il y a un temple.

Quelques hommes travaillent actuellement à la restauration du théâtre. Ils sont de la maison. Le site d’Avenches, qui est rattaché à l’Etat et compte une trentaine de collaborateurs, a sa propre équipe de fouilles. Il faut imaginer que ce théâtre, dont manquent tous les gradins supérieurs, pouvait contenir 12 000 spectateurs. Ses pierres ont servi à construire l’abbatiale romane de Payerne. Jusqu’au début du XXe siècle, on est venu en prélever.

Notre visite finit au dépôt. Dans cette caverne d’Ali Baba sont rangées 95% des trouvailles faites sur le site. Les mosaïques, les amphores, le bois, la pierre. Au milieu d’une infinité de tessons, il y a de ravissants objets, tel ce couple de gladiateurs en ivoire, trop délicat pour être exposé aux variations de température du petit musée d’Avenches. Et les pièces trop grandes pour y être exposées, comme les corniches richement sculptées du Cigognier ou cette inscription gravée à la gloire du transporteur Quintus Otacilius, qui s’étend sur 6 mètres de marbre de Neuchâtel.

Parmi les dernières découvertes, deux stèles funéraires mises au jour en 2014 au fond d’un jardin. Elles évoquent deux soldats venus des pays du Rhin et morts à Aventicum à la fleur de l’âge. Et cette massive pomme de pin de pierre? C’était le faîte du mausolée d’une riche famille, découvert extra muros durant le chantier de l’autoroute et qui vient seulement d’être «publié». Sa reconstitution graphique est spectaculaire.

Avenches attend la réalisation d’un musée de site, qui permettrait de recevoir plus amplement le public, d’organiser conférences et ateliers, d’exposer davantage de richesses que la vieille tour médiévale qui surplombe les arènes. Le projet est bouclé, il est dans le ­pipeline des investissements de l’Etat. Quand? «Je n’en sais rien, mais je suis confiante, assure Marie-France Meylan. Avec ou sans moi, peu importe.»

Aventicum a deux mille ans. Enfin, on se comprend. Le millésime traduit davantage le zèle promotionnel des autorités municipales qu’un acte fondateur qu’on serait bien en peine de produire. Grosso modo, bien sûr, ce n’est pas faux. La dendrochronologie prouve que les pieux soutenant certaines fondations dans ces terres marécageuses ont été abattus en 6 ou 7 après J.-C. Et les historiens sont d’accord: c’est bien durant le Ier siècle que la cité est devenue capitale des Helvètes, sous Tibère, avant d’obtenir de Vespasien, qui avait des attaches familiales à Aventicum, le statut de colonie, signe d’autonomie et de faveurs impériales.

Durant le week-end de Pentecôte MMXV, il y en aura pour tous les goûts à Avenches: des gladiateurs du Haut-Empire, un camp médiéval, une soirée bavaroise et même une cérémonie œcuménique au théâtre romain. Peut-être y a-t-on convoqué Aventia, la divinité celtique des sources, qui a donné son nom à la capitale antique du Plateau suisse. Le comité des fêtes n’a pas réussi à arracher à La Poste un timbre du bimillénaire. On se consolera avec une pièce d’or frappée par Swissmint et un discours du conseiller fédéral Alain Berset, qui viendra en voisin de son village de Belfaux. Marie-France Meylan saisira l’occasion pour évoquer sa belle mission de passeuse de patrimoine, montrer ses trésors, ceux que tout le monde peut voir et ceux qui sont encore dans l’ombre. Et de répéter le message, car «on perd très vite la mémoire: la petite Avenches est un héritage très important».

«Nous étions les maîtres, alors que Lausanne ou Berne n’étaient que des bourgs»