«On ne peut pas encore parler de catastrophe mais on en prend la direction.» A la Société des cafetiers, restaurateurs et hôteliers de Genève (SCRHG), on fait grise mine. Laurent Terlinchamp, le directeur, estime que les témoignages de ses 1400 sociétaires sont un bon baromètre. «Ils disent que leurs chiffres sont à la dégringolade depuis le 1er juillet, quand est entrée en vigueur la loi sur l'interdiction de fumer dans les lieux publics.» Les plus touchés seraient les établissements de nuit. «Moins 50%, affirme Laurent Terlinchamp. Il faut assouplir la loi. Pourquoi ne pas imiter les Français, qui autorisent les fumoirs?» Même les «cafés du matin», tous ces bistrots où l'on boit son premier «petit noir», connaissent une baisse de fréquentation: moins 20% selon la SCRHG. «Mes clients commandaient le matin en moyenne trois à quatre cafés et fumaient autant de cigarettes. Maintenant c'est un seul», témoigne Gyslaine Baudet, la patronne du PMU des Vignettes, place des Augustins. Elle explique: «Ça parie toute la journée et même tard le soir quand il y a des courses en nocturne. Les gens ne décollent pas de leur chaise pendant des heures et ils consomment beaucoup. Regardez ce matin, dix personnes au maximum, c'est vide!»

La crainte de l'hiver

Les cafetiers s'accordent à dire que la date estivale de l'entrée en vigueur de la loi a «limité la casse». La clientèle fumeuse a consommé en terrasse. Mais cet hiver? «Depuis quelques jours il fait un peu froid, on n'a plus personne, ça promet pour janvier!» s'exclame Gyslaine. Au café du Marché à Carouge, Christiane souhaite investir dans des chaufferettes à gaz, ces parasols chauffants qui fleurissent un peu partout dès les premiers frimas. Mais elles pourraient être frappées d'interdiction car elles utilisent une énergie non renouvelable et leur rendement médiocre ne chaufferait en fait «que les moineaux». «Genève est contre mais Carouge? On n'en sait rien, on ne nous dit rien», regrette-t-elle.

Les autorités estiment de leur côté qu'il est beaucoup trop tôt pour tirer un premier bilan même si elles reconnaissent «croire volontiers que les chiffres sont à la baisse». Elles disent préférer se baser sur des données objectives plutôt que des discussions du café du Commerce. «Nous possédons un rapport de l'Université de Genève qui a étudié la situation de pays européens où l'on ne fume plus dans les lieux publics depuis plusieurs années. Si un mauvais impact économique est indéniable les premiers mois, les chiffres ensuite se stabilisent pour enfin remonter», indique Carmelo Laganà, secrétaire adjoint au Département de l'économie et de la santé.

Le département tient par ailleurs à souligner que l'initiative antitabac plébiscitée par 79,2% des votants n'a pas troublé l'ordre public, comme certains le craignaient. «Nous avons enregistré six cas de dénonciation, des personnes qui ont contacté nos services pour dire que dans tel établissement on fumait encore; je crois savoir que la police a fait part d'un seul cas d'acte violent», relève Carmelo Laganà.