Sans Robert Hainard, peintre et naturaliste genevois, et son complice Maurice Blanchet, artiste et protecteur de la nature avant l'heure, il n'y aurait pas de castors en Suisse. En 1958, les deux complices ont lâché les premiers animaux dans la Versoix. Ils venaient de France, du Gardon d'Anduze, dans le Gard. «A quoi ça sert, les castors? A rien, comme Mozart», aimait dire Maurice Blanchet. Aujourd'hui, on estime que 350 castors vivent dans notre pays. Mais deux d'entre eux sont morts récemment près de Neuchâtel, dans le secteur du canal de la Thielle. Cela démontre que ces gros rongeurs éprouvent des difficultés à trouver un habitat adéquat pour migrer et se reproduire.

Claudine Winter, de «Protection castor suisse» relativise la portée des deux décès: «Le premier castor avait été touché par une voiture. Quant au second, ses poumons étaient bizarres. Il semblait victime d'une pneumonie.» Pour l'instant, on n'en sait pas plus. Le castor a subi une analyse bactériologique dont les résultats ne sont pas encore connus. C'était une femelle de dix kilos, donc pas encore adulte, contrairement au castor retrouvé mort en février.

Toujours est-il que cet animal vit sur le Plateau, dans des régions peuplées par les humains et qu'il éprouve des difficultés à se déplacer d'une colonie à l'autre. Des rives de cours d'eau bétonnées ou une localité importante représentent souvent un obstacle. «Nous essayons de connecter leurs sites de vie, en créant des habitats additionnels, des relais ou des refuges le long de leur parcours», explique Claudine Winter.

L'exemple d'une famille de castors venant de Russie et implantée en 1976 sur les rives de la Sihl, près de Sihlbrugg, est frappant. Quatre des bêtes sont mortes après leur lâcher. Celles qui ont survécu et se sont reproduites sont complètement isolées. La Sihl ne peut accueillir des castors que sur une petite partie de son parcours. Et la colonie la plus proche se trouve à… 40 km, sur la Limmat. Entre les deux, une zone infranchissable: la ville de Zurich.

Simon Capt, du Centre suisse de cartographie de la faune, une section de l'Université de Neuchâtel, rappelle que les castors occupent en général un tronçon d'un kilomètre sur un cours d'eau. Ils creusent des terriers dans les berges et construisent plus rarement des huttes. Quant aux barrages, ils sont rares et servent à créer des canaux afin d'accéder à la nage aux sites de nourriture.

Le castor est à la fois bûcheron et hydrologue. Il vit surtout sur le Plateau suisse, mais il est arrivé d'en découvrir dans les zones alluviales des vallées, parfois jusqu'à 700 mètres d'altitude. En Suisse romande, les foyers de castors sont localisés dans la campagne genevoise, sur les rives du Rhône et de l'Arve (20 à 30 bêtes), sur les berges de la Venoge (35 à 70 castors), et dans la région humide allant de Villeneuve à Sion. A Neuchâtel, la réserve de la Thielle en abrite quelques-uns, de même que la partie inférieure des Gorges de l'Areuse.

Là où on ne les attend pas

Malgré le danger, les castors sont migrateurs. En avril 1995, une femelle castor âgée de 3 à 5 ans avait été découverte au petit matin dans le canal artificiel du Seyon, en pleine zone piétonne de Neuchâtel! Trois ans plus tôt, un jeune castor avait été vu à la gare de Saint-Blaise. «Au gré de leurs déplacements, il leur arrive de suivre les canaux des égouts, et de surgir là où on ne les attend pas», sourit Simon Capt.

Cela fait écrire à l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) que «les castors doivent pouvoir circuler d'une colonie à l'autre» et que cela implique «une revitalisation des tronçons des cours d'eau aménagés de manière à ce qu'ils deviennent des corridors biologiques par lesquels les animaux puissent se déplacer en courant le moins de risques».