«Farfelu, démesuré, juridiquement insoutenable». La défense des deux prévenus, accusés notamment de tentative de meurtre pour avoir violenté des agents de détention genevois afin de s’échapper de l’unité cellulaire hospitalière, a eu des mots durs pour le réquisitoire de la procureure Rita Sethi-Karam. Au second jour du procès, l’accusation a réclamé de lourdes peines de 6 et 10 ans de prison ainsi qu’une mesure d’internement contre le plus coriace de ces apprentis fugitifs. Les avocats ont rétorqué en rappelant qu’on parle ici d’une éraflure au doigt et de trois points de suture au cuir chevelu.

«Chantage à la violence»

Aux yeux du Ministère public, Emile et José, de leurs prénoms fictifs, ont tout fait ensemble ce soir du 1er août 2015: planifier leur fuite, fabriquer des armes métalliques à l’aide des porte-perfusions, enfermer l’infirmière dans la chambre, neutraliser les gardiens en frappant l’un afin de pousser l’autre à les laisser déguerpir. Les coups portés à la tête, même s’ils n’ont nullement mis en danger la vie de l’agent de détention, auraient pu très mal finir. Chacune des armes pesait 1,3 kilo.

«Ils ont accepté l’éventualité de causer des lésions potentiellement létales», a relevé la procureure Sethi-Karam en soutenant la tentative de meurtre, la séquestration et les violences et menaces contre les fonctionnaires. La pluie de coups ne s’est arrêtée qu’au moment où l’autre gardien «a cédé à ce chantage à la violence». Emile devra aussi être reconnu coupable de brigandage pour l’attaque totalement contestée d’une poste du Nord vaudois, estime le parquet.

Les parties plaignantes, représentées par Mes Robert Assaël et Romain Jordan, ont appuyé ce sévère tableau non sans insister sur la «transgression majeure» que représente l’agression de gardiens non armés et protégés par leur seul uniforme. Une telle violence «appelle un signal fort de la part de la justice», a conclu l’avocat du surveillant le plus malmené.

Déjà largement punis

C’est la défense d’Emile, Mes Dimitri Tzortzis et Catarina Monteiro Santos, qui s’est lancée en premier. D’abord pour démonter le dossier du braquage d’une petite poste vaudoise qui avait provoqué l’arrestation initiale de ce délinquant lyonnais de 42 ans. Et ensuite pour ramener les brutalités de l’évasion aux proportions de simples lésions corporelles. «A aucun moment, il n’a imaginé tuer. Il a frappé les avant-bras et n’a pas visé la tête. Aucune mise en danger de la vie ne peut être imputée aux coups infligés.»

De la même manière, Me Simon Ntah, l’avocat de José, estime que la légèreté des blessures subies démontre que l’intention de faire vraiment mal n’existait pas et que ce scénario brutal ne faisait pas partie du plan initial consistant à bousculer l’infirmière et trouver le bouton de sortie, voire intimider les surveillants avec les barres de fortune. Le défenseur a rappelé que l’évasion en tant que telle n’est pas punissable en Suisse, que son client n’a porté aucun coup et n’a pas aidé son comparse à s’en prendre au gardien. Au final, José n’a rien fait de grave et a déjà été largement puni par le traitement et les sanctions disciplinaires subies après ces événements.

Emile aussi, selon le mot de son avocate, en a bavé. Le Lyonnais, habitué des geôles françaises, dira lui-même en fin d’audience: «Cela fait 17 mois que je suis à l’isolement et qu’on me traite comme un chien. Je n’ai jamais vu ça. D’ailleurs, je me demande comment on peut laisser deux détenus qui ont eu maille à partir avec des gardiens dans la même prison.» Une bonne question à laquelle le tribunal ne répondra sans doute pas dans son jugement.

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