Sans véritable suspense, la gauche genevoise a conservé dimanche le bastion qu’elle occupe depuis huit ans au Conseil des Etats. Remportant respectivement 44 215 et 42 075 voix, la socialiste Liliane Maury Pasquier et l’écologiste Robert Cramer accumulent presque 5000 paraphes d’avance sur leur adversaire libéral-radical Benoît Genecand, seul candidat qui pouvait espérer venir menacer la quiétude des deux sénateurs sortants. Mais en présentant deux autres candidatures de droite – le conseiller national Yves Nidegger et le député au Grand Conseil Eric Stauffer –, la «Nouvelle force» UDC-MCG a offert un boulevard au duo rose-vert.

Candidat sèchement battu avec seulement 16 575 voix, Eric Stauffer a qualifié sa famille politique de «droite la plus bête du monde». «Nous avions les moyens de remporter un siège, mais l’arrogance du PDC et la mollesse du PLR ont été notre meilleure arme pour perdre cette élection. «Le président d’honneur du parti contestataire n’a toujours pas digéré l’envoi d’un communiqué de presse par le PDC, le soir même du premier tour du 18 octobre. La missive appelait les démocrates-chrétiens à voter «uniquement» (en gras et souligné) pour Benoît Genecand, dès lors que son candidat Raymond Loretan avait abandonné la course. Des propos qui avaient convaincu Eric Stauffer à la dernière minute de se lancer, lui aussi, dans le second tour et ainsi ruiner les chances de la droite de placer l’un des siens à la Chambre haute. Eric Stauffer, fossoyeur de son propre camp? «Au contraire, j’étais prêt à ne pas me présenter. Mais l’attitude du PDC et de son président Sébastien Desfayes ne nous a pas laissé le choix!»

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Le coupable est tout autant désigné du côté de l’UDC et il s’appelle aussi Sébastien Desfayes. «Nos membres et sympathisants en ont marre d’être constamment critiqués par le PDC», vitupère sa présidente Céline Amaudruz. Pour rappel, UDC et MCG avaient été qualifiés de «guignols «par le président démocrate-chrétien. Pour autant, «pas question d’abandonner les plaidoiries en faveur d’une grande alliance de droite, ajoute la conseillère nationale. Je continuerai à militer pour une droite élargie. Mais sans respect de nos partenaires, elle ne verra jamais le jour. Et c’est dommage pour tous les électeurs du canton, soit près de 60% d’entre eux dont les voix ont été perdues aujourd’hui. «Pour que la droite gagne, il faudra que le PLR répudie son épouse acariâtre pour lui préférer sa maîtresse UDC», renchérit Yves Nidegger qui termine à la quatrième place avec 26 687 voix.

Pointé du doigt par le bloc UDC-MCG, Sébastien Desfayes persiste et signe: «C’est bel et bien la candidature de dernière minute d’Eric Stauffer qui a fait perdre la droite. Quant à nous, nous n’avons pas cédé sur nos valeurs. S’il nous arrive de partager des objectifs avec la Nouvelle force, cela ne doit pas conduire une liste ou à une campagne commune. Il ne faut pas confondre alliance électorale avec alliance de circonstance. «A ses yeux, son parti et l’Entente plus généralement ont fait «le choix de la responsabilité «en ne présentant qu’un seul candidat. Un constat que partage le président du Parti libéral-radical, à la seule différence qu’il n’a pas eu besoin de rappeler publiquement le fossé qui sépare son parti de la coalition UDC-MCG. «Même si nous ne sommes en profond désaccord sur l’asile, les étrangers, les bilatérales ou le respect du droit international, il y a tout un travail législatif que nous pouvons faire ensemble», commente Alexandre de Senarclens.

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Avec 4639 voix manquantes sur son rival, le libéral-radical Benoît Genecand n’a donc pas suffisamment réussi à convaincre les électeurs de la Nouvelle force de lui apporter son soutien. «Nous avons pourtant fait une bonne campagne, mais il est vrai que partir à trois a été un handicap. En tous les cas, je ne peux que féliciter Robert Cramer pour une victoire légitime, étant donné l’écart qui nous sépare. «A étudier en détail les votes des électeurs libéraux-radicaux, il apparaît qu’un tiers d’entre eux ont voté uniquement pour Benoît Genecand, un autre tiers a ajouté le candidat UDC, le tiers restant ayant choisi de donner sa seconde voix à Liliane Maury-Pasquier (6000 voix environ) ou à Robert Cramer (3000 voix environ), le pire scénario pour le candidat du PLR.

«Si la droite avait été unie, les résultats n’auraient pas été si différents», pense plutôt la socialiste Liliane Maury Pasquier. «Dans ce type d’élection, on ne vote pas pour des partis mais pour des gens», ajoute son colistier Robert Cramer, pour qui les électeurs ont préféré des profils plus fédérateurs à celui de Benoît Genecand, «très profilé» selon lui. Quant à la présidente du parti socialiste Carole-Anne Kast, cette dernière estime que les électeurs «ne font pas de mathématiques lorsqu’ils votent».

La droite parviendra-t-elle à se réconcilier? La réussite «à la vaudoise» du candidat PLR Olivier Français aiguise les appétits de rapprochement au sein des rangs libéraux-radicaux genevois. «Mais tant que Sébastien Desfayes sera président, ce rapprochement n’arrivera pas», commente un membre influent du comité directeur. Si personne ne peut présager de la stratégie du bloc de droite aux prochaines élections fédérales, le départ possible des Chambres fédérales de Liliane Maury Pasquier et de Robert Cramer en 2019 pourrait contraindre l’Entente et la Nouvelle force à s’entendre, à défaut de pouvoir se sentir.