«Les Valaisans sont fatalistes comme des Mahométans.» La remarque émane du préfet Derville-Maléchard, à l'époque du département du Simplon (1810-1813), qui vit les autorités napoléoniennes tenter d'imposer en Valais les premières structures de santé publique. Dans la controverse actuelle autour de la planification hospitalière, la présentation, hier, d'un ouvrage retraçant deux siècles d'histoire des systèmes hospitaliers valaisans tombait à pic.

De l'Hospice au Réseau santé, rédigé par Vincent Barras, professeur d'histoire de la médecine aux Universités de Lausanne et de Genève, et l'historienne Marie-France Vouilloz Burnier, raconte ainsi que la santé, en Valais, restait jusqu'au XIXe siècle une affaire individuelle, laissée aux mains de quelques personnages villageois comme les curés, les rhabilleurs, les mèges (ndlr: guérisseur), les matrones.

«Cécité, surdité, crétinisme»

Avec parfois de houleuses controverses, comme celle qui éclate en 1839 entre les presses radicale et conservatrice, l'une accusant le curé de Grimisuat d'avoir empoisonné un paroissien passé au radicalisme, et l'autre rétorquant que le médicament administré l'avait été «par charité chrétienne».

Un tournant a lieu le 26 novembre 1804, et il est dû à un véritable médecin valaisan, le Martignerain Joseph Emmanuel Gay, diplômé de l'Université de Montpellier, et qui crée ce jour-là un établissement d'instruction pour les sages-femmes. Avec une première difficulté: la plupart des élèves qu'y envoient les communes ne savent même pas lire.

L'autre grande étape législative est la création en 1807 d'un conseil de santé, une autorité de surveillance ayant surtout pour but de «protéger la population contre l'ignorance des médecins». Puis l'instauration d'un «service des médecins des épidémies» – des praticiens «chargés d'assurer une sorte de couverture sanitaire générale des populations». Ou encore les premières enquêtes sanitaires, comme ce questionnaire de 1812 pour connaître le nombre «d'individus atteints de folie, de cécité, de surdité, de crétinisme». Voici ce que note le comte de Rambuteau, dernier préfet du département du Simplon, à propos du crétinisme: «Il me fut démontré que l'extrême chaleur des vallées jointe aux évacuations des marais, la claustration d'une population parquée dans des maisons mal aérées, fétides, entourées de fumiers, une nourriture presque entièrement composée de viandes salées, la rareté des végétaux, l'abus de vin pur et capiteux, étaient le véritable principe du fléau.»

Les médecins de districts, au cours du XIXe siècle, remplacent bientôt les médecins des épidémies, mais leur rôle de policiers sanitaires continue de se heurter à la résistance populaire. Ainsi, le médecin du district d'Hérens, Jean Pitteloud, note dans son rapport de l'année 1884 qu'il est «inutile» de dénoncer Jeanne Dayer, appelée «la médecine d'Hérémence», car il sait d'avance «que cette dénonciation n'aboutira à aucun résultat».

Dans les années 1920, les médecins de district se rencontrent au moins une fois par an à Sion en présence du chef du Département de l'intérieur, Maurice Troillet. Le combat à mener est celui contre la tuberculose. Il faudrait bâtir des sanatoriums. Troillet estime que cela coûte trop cher. Un médecin, Adolphe Bayard, s'étonne que «l'on dépense tant d'argent pour la santé du bétail et presque rien pour lutter contre la tuberculose». Les sanatoriums seront finalement financés grâce à des fonds privés.

La modernisation des hôpitaux-asiles – hérités du Moyen Age, gérés par les communautés religieuses et les communes et qui servaient surtout à abriter les passants et les pauvres – ne se fait pas facilement. En 1892 par exemple, le député médecin Alphonse Beck, craignant que la création envisagée d'un hôpital cantonal se fasse au détriment des périphéries, propose «une clinique centrale subdivisée en infirmeries de district ou d'arrondissement: une à Brigue et une à Martigny ou Sembrancher». Réplique des partisans d'un hôpital centralisé dans la capitale: «Si l'on veut n'aboutir à rien, il n'y a qu'à établir des infirmeries de district.» Le débat sur la planification hospitalière était lancé, il dure encore. Quelques décennies plus tôt, en 1857, la disparition de l'hospice de Plan-Conthey, décidée par le Grand Conseil, avait déclenché une levée locale de boucliers.

Mais ce seront finalement encore les communautés religieuses, les autorités locales ou des initiatives privées qui présideront, au début du XXe siècle, à la transformation des hospices en véritables hôpitaux de district. Avant la première planification des années 70, puis celle des années 90, qui aboutit à la création le 1er janvier 2004 du Réseau santé Valais et à la cantonalisation des établissements.

La tâche du gouvernement en matière de santé publique s'est donc sérieusement compliquée, si l'on en juge par cette missive du Département de l'intérieur adressée aux habitants de Saint-Maurice en 1884: «Bien chers concitoyens, la petite vérole venant pour la seconde fois cette année de faire son apparition dans votre ville, nous croyons devoir adresser un appel pressant à chacun, pour extirper une maladie qui vous menace tous sans exception, et qui par votre incurie pourrait se propager dans le canton.»

Marie-France Vouilloz Burnier, Vincent Barras, De l'Hospice au Réseau Santé, santé publique et systèmes hospitaliers valaisans, XIX-XXème siècles, 440 pages, Editions Monographic, Sierre. En librairie dès vendredi.