Justice

Les deux visages du boulanger vaudois qui a secoué son bébé

Devant le Tribunal criminel de Lausanne, le procureur a réclamé 8 ans de prison pour tentative de meurtre par dol éventuel. La défense plaide la négligence d’un père maladroit et limité

A-t-il agi sous l’emprise de la peur ou plutôt de la colère? A-t-il envisagé le risque de tuer son bébé tout en acceptant l’éventualité d’une issue fatale? Deux thèses se sont affrontées au second jour du procès du boulanger vaudois qui a secoué son nouveau-né et lui a causé un sérieux hématome au cerveau. Ministère public et parties plaignantes soutiennent que René* doit être reconnu coupable de tentative de meurtre par dol éventuel. Le prévenu, qui avait déjà causé la mort de ses deux premiers enfants de cette manière brutale, mesurait mieux que personne les dangers de sa manœuvre. De son côté, la défense plaide la panique, la maladresse et la négligence d’un père aimant mais assez limité.

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Le quadragénaire s’est pris la tête dans les mains en entendant le procureur Christian Buffat requérir contre lui une peine de 8 ans de prison. René, qui a déjà passé plus d’une décennie dans les geôles françaises pour homicides non volontaires, est dépeint par l’accusation comme un récidiviste incapable de gérer ses émotions et hermétique à tout enseignement. «Comment imaginer qu’un père qui a déjà tué deux fois dans des circonstances similaires passe encore à l’acte?» Le procureur ne pense pas que le prévenu a voulu la mort de la petite Sophie* mais qu’il a pris un énorme risque en toute connaissance de cause. La probabilité d’un décès s’imposait avec une telle vraisemblance que le résultat était forcément accepté.

Immaturité et maladresse

Forme d’intention si particulière, le dol éventuel, selon la jolie formule de Me Guglielmo Palumbo, fait qu’en droit suisse «on peut vouloir ce que l’on ne souhaite pas». La défense combat cette lecture sombre. «Il ne pouvait pas être tout à la fois dans l’impulsivité et penser, entrevoir, accepter la perspective d’une issue fatale», relève Me Yaël Hayat. L’avocate ajoute que la scène s’est déroulée en quelques secondes. René, une intelligence bien au-dessous de la moyenne, croyant son bébé pris d’un malaise, explique l’avoir secoué pour le stimuler. «A quel moment l’intention vient se greffer et les choses se connecter dans son disque dur? Dans cet instantané, quand est-ce qu’il s’accommode du risque?» s’interroge encore la défense tout en soutenant que l’intéressé est bien incapable de stratégie dans ses déclarations.

Me Hayat rappelle aussi que René s’est précipité aux urgences en voyant Sophie convulser. «Il lui a sauvé la vie. Ce drame est très différent des deux autres. En fait, aucun des trois cas ne se ressemble. A force de vouloir faire du copier-coller, on en oublie l’essentiel.» Me Palumbo enchaînera en proposant aux juges la qualification juridique de lésions corporelles graves par négligence. Dans cette configuration, René a bel et bien envisagé le risque mais il a fautivement pensé que celui-ci ne se réaliserait pas. Pour ce père maladroit, aimant, immature et inquiet, qui a montré un repentir actif en se précipitant à l’hôpital, la défense demande une sanction adaptée à la faute de ce seul 14 septembre 2016. «Il faut garder la tête froide et ne pas le rejuger pour son passé.» Un passé vieux de vingt ans qui ne devrait pas empêcher une peine avec sursis.

«Version atténuée»

Ce passé pèse pourtant de tout son poids dans le réquisitoire. Le procureur Buffat ne croit pas à la panique et aux secousses stimulantes. «C’est une version atténuée.» L’accusation cite l’expertise psychiatrique qui relève la propension du prévenu à réaménager la réalité et à cacher ce qui pourrait le desservir. Cette tendance à minimiser les actes est également soulignée par Me Aurélien Michel, l’avocat de la mère de Sophie. Quant à Me Cyrielle Kern, la curatrice de la petite, son résumé de l’histoire est cinglant: «Il a eu quatre enfants. Les deux premiers sont morts par sa faute. La troisième n’a pas vécu avec lui et la quatrième a failli mourir.»

Le jugement tombera lundi prochain. Avant que le tribunal se retire, le boulanger a exprimé ses regrets: «Je suis profondément désolé du fin fond de mon cœur.»

*Les prénoms sont fictifs

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