Devant la justice

Béatrice Stern n’est pas de celles qui laissent transparaître leurs émotions. Même lorsqu’elle doit évoquer, à la barre des témoins de la Cour d’assises, le souvenir de celui qui fut son mari durant quinze ans et le père de ses trois enfants. «J’ai aimé Edouard et je continue à l’aimer. C’était un homme exceptionnel qui avait des principes», a-t-elle expliqué avant de préciser que seules les infidélités de celui-ci avaient conduit à leur divorce. A moins d’un mètre, une petite chose sanglotante, la parole presque inaudible, Cécile B., l’accusée de ce procès retentissant, s’est levée pour demander pardon à la famille du banquier – «mon cœur est plein de remords et de douleur» – tout en assurant qu’elle n’entendait pas se défendre en salissant la mémoire de sa victime. Ce ne sera pas simple.

La foule des journalistes et des curieux était au rendez-vous de ce premier jour d’audience. Après le tirage au sort des jurés – cinq femmes et sept hommes – un huis clos a été ordonné afin que deux des enfants d’Edouard Stern, les aînés, puissent dire leur peine à l’abri de cette pression. La projection de la reconstitution filmée de la scène du crime – que la partie civile souhaitait également réservée à un comité restreint – ne fera toutefois pas exception au principe de la publicité des débats. La Cour en a décidé ainsi.

Un homme exigeant

Premier témoin visible de cette matinée, Béatrice Stern, la fille du banquier Michel David-Weil, s’est rappelé sa dernière rencontre avec la victime. C’était environ deux semaines avant les faits. A New York. «Il était malheureux car la femme qui était importante pour lui (Cécile B.) l’avait quitté. Il m’avait déjà parlé d’elle et m’avait dit son penchant pour le latex.» Il avait aussi d’autres femmes dans sa vie et s’en était ouvert à la mère de ses enfants. Des enfants dont il était très proche et à qui il manque beaucoup.

L’ex-épouse a principalement tenté de défaire le portrait très sombre de la victime qui s’est imposé après le drame et ses circonstances bien particulières. Certes, Edouard Stern était très exigeant mais il l’était aussi pour lui-même. Il avait des valeurs – la droiture, l’honnêteté, le souci des autres – qu’il tenait à faire partager. Il pouvait se montrer très colérique mais ses explosions retombaient vite. Il aimait chasser en Afrique mais avec une certaine éthique. «Il était bon tireur et achevait rapidement les animaux. Il n’a jamais pris plaisir à les voir souffrir.» Il n’était pas particulièrement avare et ne prenait pas goût à l’humiliation, a-t-elle ajouté. Avec son épouse légitime, ses pratiques sexuelles étaient «ordinaires». La défense ne dit rien mais, cela se devine, trépigne.

«Secrétaire sexuelle»

L’heure de nuancer ce tableau viendra rapidement avec l’audition du témoin le plus mal à l’aise de cette journée. Le chiropraticien de Clarens, vrai faux mari de Cécile B. (une union scellée à Las Vegas mais jamais enregistrée ici), amoureux fou de cette jeune femme de 21 ans sa cadette, longtemps aveugle, assure-t-il, sur la liaison qu’entretenait sa compagne avec Edouard Stern. «J’avais fait un pacte de fidélité avec Cécile et je n’ai pas mis sa parole en doute. Elle m’a toujours dit qu’elle n’avait pas de relations avec Edouard Stern mais qu’elle était sa secrétaire sexuelle.» En d’autres termes, elle devait «lui ramener de la chair fraîche».

Du banquier défunt, cet adepte des médecines naturelles et autres massages ne dira pas grand bien. Seulement que c’était un être visiblement intelligent, observateur, cultivé, incisif. Ce qui l’a marqué plus fortement, ce sont les attitudes extrêmes de cet homme qui, en habit de chasse, venait les surveiller avec des jumelles, sonnait à la porte durant de longues heures, maniait l’insulte et la menace. Parfois, le chiropraticien prenait une barque pour se retrouver seul avec elle sur le Léman. «J’ai tout fait pour protéger Cécile de cet homme et je n’ai pas réussi.» Il décrit aussi une compagne apeurée et mal dans sa peau. «Avant, elle était la plus adorable, la plus joyeuse et la plus talentueuse des jeunes femmes.»

Cécile B. aurait, toujours selon ce compagnon, changé à son retour d’Afrique. «Elle était partie faire un safari avec Edouard Stern. Après, elle était détruite par ce qu’elle avait vu. Tous ces animaux massacrés.» Elle fera pourtant un deuxième safari. Quant à la cruauté du défunt envers les bêtes, le témoin s’est rappelé un autre exemple. «Edouard Stern avait arraché les dents de devant à la petite chatte de Cécile B. J’ai voulu la soigner mais elle était totalement traumatisée.»

Un guide, qui avait accompagné le couple en Tanzanie, réfutera ce côté sanguinaire. Certes, Edouard Stern pouvait tirer jusqu’à 70 bêtes – lions, léopards, hippopotames, buffles et phacochères – en l’espace de trois semaines, les dépecer et ramener fourrures et têtes comme trophées. Mais jamais en faisant subir des souffrances inutiles. «C’est interdit par le règlement», ajoute le guide tout en précisant que la mort de grosses bêtes est toujours quelque chose d’impressionnant pour tout néophyte.

Mensonges

C’est ce compagnon chiropraticien qui mettra au point une version destinée à tromper la police au moment des premiers interrogatoires. Une période noire dont sa mémoire a gardé de vagues souvenirs malgré les multiples rappels de la présidente de la Cour sur les risques d’un faux témoignage. «Jamais de ma vie je n’aurais pu imaginer Cécile tuer quelqu’un.» Il était donc convaincu que cette dernière avait trouvé Edouard Stern mort, ou agonisant, comme elle le lui avait dit, et avait accepté d’arranger la vérité pour écarter d’éventuels soupçons.

Ces soupçons se sont d’ailleurs très vite portés sur Cécile B. comme l’ont expliqué les enquêteurs. Dès ce 1er mars 2005, date de la découverte du corps dans sa combinaison de latex, la tête et la poitrine criblées de balles, la police est sur la piste de cette femme qui dispose d’une des sept clés de l’appartement, qui est sans doute la blonde filmée dans le parking au volant d’une Mini garée sur la place d’Edouard Stern et qui, selon un témoin, a un important litige financier avec la victime. Pour couronner le tout, elle se trouve en Australie depuis la nuit du meurtre.

Entendue une première fois à son retour en Suisse, Cécile B. s’énerve. «Elle nous a dit que c’était absurde de la suspecter et qu’elle n’aurait jamais pu faire une chose pareille», se rappelle un inspecteur. Il faudra attendre dix jours et une seconde audition pour que l’intéressée, après douze heures d’interrogatoire, confrontée à ses contradictions, craque et avoue son crime. Avant elle, le chiropraticien avait déjà flanché.

A partir de ce moment, Cécile B. parlera de cette phrase lancée par son amant – «un million, c’est cher pour une pute» – et de sa réaction de désespoir. Au procès, lorsque la partie civile, Me Marc Bonnant, lui demande comment elle a achevé Edouard Stern, l’accusée répond: «A ce moment, c’était comme une poupée en plastique. Je ne pensais déjà plus tirer sur un homme.» Le coup dans la tempe, tout de même? «En le voyant au sol, je me suis rappelé les animaux en Afrique. J’ai eu peur qu’il souffre aussi, alors j’ai tiré un dernier coup.»