genève

Les deux visages d’une grande gueule

Eric Stauffer brigue un siège au Conseil d’Etat. Le patron du MCG lutte contre l’image… qu’il cultive

En pantacourt et débardeur, l’admiratrice a fait deux fois le tour du pâté de maisons avant d’oser aborder Eric Stauffer devant la mairie d’Onex. Timide, elle s’excuse d’interrompre le conseiller administratif et candidat du MCG au Conseil d’Etat, en pleine discussion avec un élu socialiste. «Pardon Monsieur Stauffer mais… C’est comme si je voyais Johnny Hallyday…» Elle tremble, une larme jaillit: «Vous ne pouvez pas imaginer, je n’ai pas de boulot, mon mari est au chômage et j’ai deux enfants, on n’en peut plus. Quand je vois qu’on veut donner 4000 francs aux délinquants pour qu’ils rentrent chez eux, je n’y comprends plus rien. On est avec vous à 100%.» Eric Stauffer sourit et pose pour la photo.

Il n’en demandait pas tant. Et redoute que le journaliste qui assiste à la scène – trop belle pour être vraie – ne soupçonne un coup monté. Parce que ce jeudi 31 mai, la presse est gratinée et le roublard se méfie. Il avait déclaré ne pas avoir de dettes supérieures à 50 000 francs? La Chancellerie vient juste de l’épingler en faisant état de 43 actes de défaut de biens pour un montant de 147 000 francs. Enième casserole, énième tentative d’explication, énième contre-attaque.

Depuis quelques jours, Eric Stauffer savait que l’affaire sortirait. Comme à chaque fois, il s’y était préparé: les communiqués du parti étaient prêts à partir, pour démonter ce «coup bas de la Chancellerie, à la botte du Conseil d’Etat». Et qu’importe si ses explications sont approximatives: le champion du MCG n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il est dans les cordes. «J’ai la faculté d’être renforcé quand on me tire dessus. Pour me tuer, il faut arrêter de me contrer.» Son admiratrice n’avait pas tort de le comparer à Johnny Hallyday. Comme celle du rocker, la gueule d’Eric Stauffer ne revient pas à tout le monde. Et comme Johnny, il en a fait une ritournelle. Assez puissante et rodée pour noyer fausses notes et larsens sous la même avalanche de décibels: «Dans la vie, soit tu choisis une vie d’employé, sans faire d’excès, soit tu as l’âme d’un guerrier et tu prends des risques. Moi j’en ai pris. Parfois ça paie, parfois tu trébuches. J’ai trébuché, je suis passé de 18 hectares à l’île Maurice à un 2,5 pièces à la Jonction, sans revenu et avec des dettes. Mais j’en suis revenu. Le politicien vierge comme l’enfant qui vient de naître, c’est un modèle qui a vécu.» Pour le reste, circulez.

L’affaire des dettes n’est pas close, Eric Stauffer sait que les journalistes continuent d’enquêter, mais il a déjà prévenu dans nos colonnes (LT du 31.05.2012): «Si je traverse cette épreuve, je gagne le 17 juin.» Chaque salut de la main sur une terrasse, chaque encouragement achève de l’en convaincre. Chaque coup de fil aussi, nombreux en cette journée électrique. «Ouais, j’en prends plein la gueule, répond-il à un ami. Mais t’en fais pas, j’ai le cuir épais et ma notoriété est intacte dans les rues.»

S’il se dit persuadé «que Genève est mûr pour un vote de rupture», il a bien compris que les Genevois n’enverront pas un pistolero au gouvernement. Qu’il doit défaire de la main gauche l’image qu’il cultive de la main droite. Faire entrer le gangster aux épaules carrées dans le costume lisse du ministre. Et le tour de passe-passe passe par Onex, dont il est magistrat depuis avril 2011.

Onex, c’est sa botte secrète. Parce que de l’avis de tous, et à la surprise générale, il a su se tenir à carreau. «Honnêtement, on ne peut pas dire que ça se passe mal, admet la maire sortante de la ville, Carole-Anne Kast (PS). Il voulait à tout prix éviter que l’épisode Thierry Cerutti à Vernier [le premier magistrat communal du MCG avait été évincé de l’exécutif après une législature chaotique] se répète à Onex et il a dit d’emblée qu’il voulait jouer en équipe. S’il y a des écarts, c’est plus de communication que d’action. Il veut pouvoir s’appuyer sur son bilan onésien pour s’acheter une respectabilité.» Même si Carole-Anne Kast a «parfois l’impression d’être une maîtresse d’école face à un enfant suractif, un peu dissipé, avec un sens des priorités qui lui est tout personnel, d’une efficacité toute relative, capable d’être réglo quand ça se passe bien mais dur avec ceux dont il est moins content», la socialiste reconnaît que «sur le plan humain, c’est un type sympa. Bien plus que ses slogans nauséabonds le laissent entendre.»

Fort de ces quelques louanges, Eric Stauffer renchérit: «Le législatif, c’est de la théorie. Là, à l’exécutif, c’est de la pratique, j’ai réussi l’examen. Ce qui me fait vibrer, c’est d’avoir vendu quelque chose à la population et de le mettre en pratique.» Et ce qui est vrai pour Onex l’est aussi pour Genève, promet-il. Pas si vite, tempère Carole-Anne Kast, «à l’Etat, ils sont beaucoup moins dans l’opérationnel et le travail en équipe. Ce sera beaucoup plus difficile. A Onex, nous pouvons passer du temps pour nous mettre d’accord et éviter une rupture de collégialité. Au Conseil d’Etat, ce ne sera pas possible. Il y a vraiment un risque que ça se passe mal.»

Sans compter, loin d’Onex cette fois, l’effroyable réputation qu’Eric Stauffer s’est bâtie au Grand Conseil. L’épisode du verre d’eau jeté à la figure du PLR Pierre Weiss n’étant que la pointe d’un iceberg abyssal. Sa tactique? Faire monter la tension dans les débats, bloquer les projets qu’il combat en déposant 150 amendements ou attaquer en justice ceux qui osent un mot de travers contre lui. «On est tout le temps dans un système de plaintes/contre-plaintes pénales, analyse un député. Exactement comme les syndicats de police.» Et ça marche, soupire la députée verte Emilie Flamand, attaquée il y a quatre ans pour diffamation: «La plainte a été classée, mais si mon parti ne m’avait pas soutenue en me disant qu’il prendrait à sa charge les frais d’avocat, je ne suis pas sûre que j’aurais résisté.» Des frais donc Eric Stauffer se moque puisqu’il l’admet lui-même, «les avocats du parti travaillent gratuitement». Quant à la méthode, il la revendique: «Je ne suis pas un paillasson sur lequel on peut s’essuyer les pieds impunément, c’est ma nature de ne pas me laisser faire. Je fais de la guérilla parlementaire parce que je n’ai pas à convaincre des hurluberlus qui ne respectent pas la volonté populaire. Je m’adresse directement aux téléspectateurs de Léman bleu, et je vais au bout de mes arguments.»

A entendre le député PLR et ancien président du Grand Conseil Renaud Gautier, regarder les débats sur la chaîne locale permet précisément de comprendre la «méthode Stauffer»: «Coupez le son et observez sa gestuelle. On dirait un vendeur de frigos à des Esquimaux! Il vous enveloppe, il vous soûle, il ne vous lâche pas et vous finissez par abandonner. Mais quand j’étais président, il respectait mes règles. Je lui ai dit d’entrée: «Si tu franchis la ligne, je te casse la gueule.» C’est le discours qu’il comprend, parce qu’il fonctionne un peu comme un enfant. Mais si vous lui agitez un chiffon rouge devant les yeux, il charge. Et certains prennent un malin plaisir à le faire.»

A l’instar du député cité plus haut, on reproche encore à Eric Stauffer de «ne faire aboutir aucun projet, de procéder par coups, toujours sur les mêmes thèmes – la police, les frontaliers, la BCGE, les SIG – simplement parce qu’il a un excellent réseau d’informations qui lui remonte sur tout.» L’intéressé rétorque que «celui qui détient l’information détient le pouvoir. Ce n’est pas de ma faute si les chauffeurs de taxi sont proches du MCG! Et puis il est normal que je me renseigne de manière officielle pour tout savoir». Et si c’est moins officiel? En activant, au hasard, son important réseau policier? «Quand on s’intéresse à un dossier, il faut se donner les moyens d’avoir toutes les informations», sourit-il.

Pour Renaud Gautier, mieux vaut combattre Eric Stauffer sur le fond: «Liquider la racaille ou chasser les frontaliers, ça n’est pas un programme. Son arrivée au Conseil d’Etat serait une catastrophe, mais c’est sur le débat d’idées qu’il faut le contrer. Pas sur ses dettes, comme ces derniers jours. Il s’est arrangé avec la vérité? Qui ne l’a pas fait? On ne fait pas ce procès à d’autres. Je suis gêné qu’on le traite toujours différemment.»

Sur le fond, justement, les solutions musclées – comme la chasse à la racaille ou les cellules-containers pour les multirécidivistes – ou populistes du MCG – la parole au peuple contre des élites qui lui mentent – font peur à beaucoup de démocrates. «On a affaire à quelqu’un qui ressemble aux fascistes italiens du début de la période mussolinienne, estime le député anonyme. Le «ni gauche, ni droite», c’est franchement de l’extrême droite.» Là encore, Eric Stauffer s’en défend, et plaide l’ignorance: «Quand je parle des racailles, on est dans la communication, le marketing. C’est pour faire le buzz. Quant au fascisme, j’ai un défaut: je n’ai pas étudié l’ascension de ces mouvements. Mais je les condamne. Je déteste tout ce qui est fasciste ou raciste ou tous ceux qui prônent le droit du sang. Le durcissement de ton en matière de sécurité n’est qu’une réponse adaptée et provisoire à une situation catastrophique, provisoire elle aussi.»

Crypto-fasciste et danger public pour les uns, protecteur et homme providentiel pour les autres: qu’est-ce qui fait courir Eric Stauffer? «Un besoin de revanche, répond Renaud Gautier. D’être devant à tout prix. De prouver qu’il n’est pas plus mauvais que les autres.» Eric Stauffer, lui, préfère parler de destinée: «Si quelque chose doit se faire, ça se fait. Si ça n’était pas écrit quelque part, un parti né sur un coin de table ne serait pas devenu le deuxième du canton.»

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