Un homme, physiquement et affectivement fragile, laissant s'accumuler sur ses épaules des responsabilités qui finissent par l'écraser. Mais qui, pour ne pas perdre la première place, refuse de se décharger. C'est le portrait de Pierre-Alain Buffat, l'ancien chef du Service des finances vaudoises, tel qu'il apparaît au terme de la seconde journée de son procès pour gestion déloyale et faux dans les titres. L'ancien haut fonctionnaire est jugé pour avoir dissimulé plusieurs années durant l'état réel des finances cantonales (Le Temps du 12 juillet).

Le défilé des témoins, parmi lesquels ses deux patrons du Département des finances, le socialiste Pierre Duvoisin et l'UDC Pierre-François Veillon, a confirmé que le haut fonctionnaire était pratiquement seul maître à bord de son service, où il a régné pendant vingt ans. Ferme, compétent, expéditif, mais gardant les dossiers pour lui-même, refusant de déléguer. «Quand il n'est pas là, le Manitoba ne répond plus», résume le président du Tribunal de district de Lausanne, Jean Pascal Rodieux.

C'est surtout sous Pierre Duvoisin, entre 1982 et 1991, que Pierre-Alain Buffat s'installe comme l'homme fort du département. Et que commence aussi l'engrenage qui le fait aujourd'hui comparaître en justice. Le chef de service accepte alors toutes les lourdes nouvelles missions que l'Etat lui confie, comme la présidence de la commission informatique ou la mise en œuvre du rapport Blanc sur les économies dans l'administration.

Pierre Duvoisin trouve certes que c'est beaucoup, pousse son grand commis à étoffer son service, alors même que le contexte politique est contraire à l'engagement de personnel. Mais Pierre-Alain Buffat, qui lui répond toujours que tout va bien, finit par obtenir ce qu'il veut: continuer à organiser son service comme il l'entend. Déjà, il dissimule la vérité, en cachant les coûts non budgétés du programme informatique Procofiev, qui explosent. Cuisiné pendant une heure et demie par la Cour sur le partage des responsabilités en matière d'emprunts ou de financement de Procofiev, Pierre Duvoisin n'a pas été en mesure de répondre avec beaucoup de clarté.

Pour son successeur Pierre-François Veillon, c'est clair: «C'est parce qu'il ne pouvait pas admettre s'être trompé que Pierre-Alain Buffat a continué ses cachotteries, alors qu'il aurait été si simple de m'en parler.» Mais le chef de service supporte mal que le nouveau patron se mêle de ses affaires. Sommé de se trouver un adjoint, il nomme un homme qui ne lui fera pas d'ombre et se révèle vite incompétent. A la fin, le ministre Veillon envisage même de remplacer Pierre-Alain Buffat, dont l'état de santé s'est détérioré. Mais il est freiné par le Conseil d'Etat.

Mardi après-midi, les témoins cités par la défense ont dessiné la face fragile de l'homme assis sur le banc des accusés. Son psychiatre raconte: à leur première rencontre, en novembre 1994, Pierre-Alain Buffat était dans un état dépressif tel que la question de l'hospitalisation se posait. La maladie s'était emparée de lui progressivement, pernicieusement depuis plusieurs années. Après l'éclatement de l'affaire, le 7 février 1995, Pierre-Alain Buffat connaîtra une prise en charge lourde, pendant deux ans, et quatre hospitalisations. Le psychiatre formule une hypothèse, «pour expliquer l'inexplicable»: le faux dans les titres serait en quelque sorte l'appel au secours d'un homme glissant sur un toboggan, le grain de sable destiné à susciter une intervention extérieure, indispensable pour arrêter la machine emballée. Pour le médecin, il existe un parallèle évident entre la santé de son patient et celle, déclinante, de son ami le plus proche.

Un engagement «démesuré»

Ce compagnon vient aussi témoigner. Il décrit l'engagement «démesuré» de l'accusé envers l'Etat, les journées de quatorze heures, les week-ends de travail. «On ne savait jamais si nous parviendrions à partir en vacances. Les derniers temps, il ne vivait plus que par son travail. C'était comme un mariage entre lui et l'Etat.» Et, dans l'engrenage de ses difficultés, «le sentiment d'être incontournable ne l'aidait pas à trouver une solution».