Match retour entre les activistes du climat et Credit Suisse. Condamnés par ordonnance pénale pour avoir occupé une succursale de la banque en novembre 2018 avant d’être innocentés en début d’année, 12 militants étaient ce mardi de retour au Tribunal cantonal de Renens. Accueillis par une haie d’honneur formée d’une cinquantaine de «grands-parents pour le climat», dont le Prix Nobel de physique Jacques Dubochet, les participants à l’instruction ont retrouvé la question qui les occupait en janvier: l’urgence climatique légitime-t-elle la désobéissance civile?

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Federer, Greta Thunberg et Credit Suisse

Rembobinons l’histoire. Fin 2018, une trentaine d’activistes déguisés en joueurs de tennis investissent les locaux de Credit Suisse à Lausanne pour attirer l’attention sur les investissements problématiques de l’établissement tout en interpellant Roger Federer, l’un de ses ambassadeurs. Les employés leur ordonnent de quitter les lieux, puis appellent la police. Certains activistes n’obtempèrent pas aux injonctions des forces de l’ordre et sont condamnés à 30 jours-amendes à 30 francs avec sursis et à des peines pécuniaires allant de 400 à 600 francs. Ils font opposition, un procès s’ouvre.

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Quatorze mois plus tard, en janvier dernier, le juge Philippe Colelough estime à la surprise générale que la gravité du changement climatique justifie cette action illégale. Il invoque l’état de «nécessité licite» – une exception juridique qui rend légale une action punie par la loi si elle est justifiée par la sauvegarde d’intérêts prépondérants. Historique, le jugement est relayé par Greta Thunberg et une bonne partie de la presse internationale. Et immédiatement contredit par Eric Cottier, procureur général du canton. Ce dernier fait appel. Après une brève anicroche avec la défense sur le huis clos partiel imposé en raison de la pandémie, il a ouvert les plaidoiries ce mardi.

«La sympathie n’est pas un motif de jugement»

«Qu’est-ce qu’un danger imminent? s’est interrogé l’homme de loi en se référant à un précis juridique sur l’état de nécessité. Un acte qui ne peut pas être une simple étape destinée à préserver le bien, dit-il. Un acte punissable qui doit être directement justifié par l’imminence du danger. Je peux comprendre l’insatisfaction des prévenus, mais leur action ne cadre pas avec le droit pénal. La démocratie n’est pas un menu de restaurant dans lequel on prend ce qui nous plaît et on passe par-dessus le reste.» Véhément, le procureur a sèchement critiqué le jugement de Philippe Colelough, «sorti de son devoir de réserve», appelé à «s’en tenir au droit» et a souligné que «la sympathie n’était pas un motif de jugement».

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Sa plaidoirie a été minutieusement suivie par les grands absents de la première instance: Christian Steinmann, chef de la section gestion de fortune de Credit Suisse Romandie et Miriam Mazou, l’avocate de la banque. «Protéger le climat est très important, a d’emblée souligné cette dernière. Même essentiel. Credit Suisse n’a d’ailleurs pas attendu les événements de novembre pour s’en rendre compte.» Signataire des directives de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour une banque responsable, disposant d’un département spécifique pour promouvoir l’investissement durable, «la protection du climat fait partie intégrante des activités de la banque», assure-t-elle. Les accusés roulent des yeux. «Cependant, de la même manière que la banque a respecté leur liberté d’expression avant d’appeler la police, Credit Suisse demande que les manifestants respectent son domicile», conclut la banque.

Rosa Parks aussi a désobéi

«Du pur greenwashing», considère un des avocats de la défense interpellé lors d’une pause. Les uns après les autres, armés d’une lettre spécialement rédigée par 21 climatologues en prévision du procès, les représentants des manifestants ont enfoncé la banque en citant pléthore de rapports du GIEC, de l’ONU ou de l’Office fédéral de l’environnement, qui constatent tous la même chose: la pollution par millions de tonnes de CO2 issue des investissements de Credit Suisse et ses placements colossaux dans l’industrie du charbon. En rappelant l’impact de ces gaz à effet de serre: feux de forêt cataclysmiques (Australie, Californie, Espagne), asphyxie des océans, fonte des glaciers, extinction de masse, réfugiés climatiques par millions.

«Dans l’histoire, a rappelé pour la défense Me Irène Wettstein, il a fallu de la désobéissance civile pour que les femmes aient le droit de vote, pour mettre fin à la ségrégation raciale, pour que les hommes suisses arrêtent de faire de la prison s’ils refusent de faire l’armée. Rosa Parks a aussi été condamnée pour son acte quand elle a refusé de se lever. Le mouvement climatique est en marche. Ne passez pas à côté de l’histoire.» Au fond de la salle, au tour du représentant de Credit Suisse de hocher la tête. Sans demander la parole pour s’opposer à ces dires pour autant. Très attendu, le verdict sera rendu ce jeudi à 10h.