«Ce soir-là, il ne devait pas venir dîner chez moi. J'ai insisté en lui proposant une fondue, il adorait ça», raconte cette femme ébranlée devant la Cour d'assises de Genève. Quelques minutes après l'avoir quittée, son frère était abattu d'une balle dans la tempe alors qu'il garait son véhicule devant son domicile du Grand-Saconnex. Accusé d'avoir assassiné gratuitement cet homme, Jusuf, un Serbe de 32 ans, conteste les faits. Pourtant, tel un Petit Poucet, la ruse en moins, il a semé derrière lui d'innombrables indices qui l'accablent. Face à l'évidence, cet homme, à l'attitude d'un adolescent provocateur et orgueilleux, n'a qu'une réponse: «Je n'ai pas d'explication.»

Le 6 avril 1999, après avoir purgé quatre mois de prison pour le vol d'un véhicule jamais retrouvé, Jusuf est relâché dans la nature par la police, sans papiers et sans argent. «Il n'était pas refoulable vers un pays en guerre», explique un inspecteur. Le lendemain, il se serait rendu à Gaillard pour récupérer cette voiture volée ou plutôt les objets qu'il avait laissés à l'intérieur. Notamment, un pistolet et un chargeur qu'il aurait dérobés plusieurs mois auparavant au domicile d'un avocat genevois et qui ont servi lors de l'homicide. L'accusé nie tout cela. Il n'a jamais été dans ce véhicule où l'on a pourtant trouvé ses empreintes et ses cheveux. Ce n'est pas lui qui a braqué avec cette arme le concierge français qui lui demandait pourquoi il occupait cette place depuis si longtemps. Pas plus qu'il n'admet avoir vu le 9 mm, pourtant tombé à terre alors qu'il fuyait un contrôle de routine des gendarmes vaudois le lendemain du sanglant épisode. Quant au chargeur retrouvé dans sa poche, il assure: «Je l'ai pris par hasard dans une Mercedes dont les portes étaient restées ouvertes.» Par contre, il réclame la restitution de sa «bible complète».

Jusuf ne conteste pourtant pas l'incontestable. Reconnu formellement, il admet avoir agressé un couple dans un parking du Grand-Saconnex, quelques minutes avant que l'autre victime ne succombe. Mais nuance: «C'était avec un pistolet factice.» Policier de son état, en congé à ce moment-là, le conducteur témoigne: «Il a surgi des buissons avant de pointer son arme sur moi. Il voulait ma voiture et mon Natel. J'ai eu la frousse de ma vie. Il m'a dit qu'il était désolé mais qu'il devait le faire.» Laissant sa femme cachée derrière un autre véhicule, il court prévenir ses collègues avant de se rendre compte que les clés sont toujours dans sa poche. Il a peur pour celle qui est restée sur place. Enfin, ayant pris place dans une voiture de police, il entend à la radio qu'un homme vient d'être trouvé mort à proximité. «J'ai culpabilisé d'avoir oublié ces clés, c'est à cause de moi qu'il n'a pas pu partir avec la voiture et que tout cela s'est si mal terminé. Aujourd'hui, j'ai toujours peur des représailles, j'ai décidé de disparaître des annuaires», raconte le plaignant.

Sur les lieux du crime, dans un buisson, les inspecteurs découvrent le Natel du conducteur précédemment agressé. Le dernier numéro composé est celui du père de Jusuf en Yougoslavie. L'accusé a bien passé ce coup de fil, explique-t-il, tout en ajoutant qu'il s'est débarrassé du portable à des dizaines de kilomètres de là. L'automobiliste abattu, un tranquille quinquagénaire, rêvant d'une retraite à la campagne, était selon tous ses proches un être calme, tolérant, profondément humain. C'est une passante, intriguée de voir cette voiture, phares allumés, radio enclenchée, la vitre partie en éclats, qui a découvert le corps gisant sur le siège. Pour la famille de la victime, le plus terrible a été la confrontation avec l'accusé: «Lors des audiences d'instruction, il nous regardait avec cet air moqueur, méprisant; il n'a eu cesse de nous narguer. Lorsque le juge a demandé à un policier de lui expliquer le maniement de l'arme, il a eu le toupet de dire que lui savait très bien la faire fonctionner.» En prison aussi, Jusuf a donné bien du fil à retordre aux gardiens. Il a frappé un surveillant au visage avec un balai. «C'était pour qu'il arrête de m'embêter», dit l'accusé. Il a tenté de briser la vitre de sa cellule à coups de burin. Enfin, il s'est jeté sur un convoyeur qui essayait de le menotter.

Pour l'expert psychiatre, l'accusé nourrit un sentiment de toute-puissance. Fier d'être un bagarreur, son principal regret est de n'avoir pas pris ses premières victimes en otage pour s'enfuir vers la Yougoslavie. Il éprouve des difficultés à s'insérer dans la société, il a déjà purgé près de neuf ans de prison en France, et montre une faible tolérance à la frustration. Son état psychologique n'est pourtant pas altéré au point de diminuer sa responsabilité. Si c'est bien lui qui a tué le conducteur, «il est improbable qu'il l'ait fait de sang froid», ajoute l'expert. Jusuf devait à ce moment-là se trouver en état de stress, une tension sans doute due à ses échecs successifs pour s'emparer d'une voiture. L'homme est qualifié de dangereux à cause de cette identité antisociale à laquelle s'ajoute un mode de vie instable. «Il n'y a en l'état pas de traitement possible», conclut le psychiatre. Le procès se poursuit vendredi.