Ils se contredisent eux-mêmes, ils se contredisent entre eux, ils nuancent ou veulent parfois faire converger les versions. Plus le procès des ravisseurs de Stéphane Lagonico avance, plus les détails de l'affaire s'embrouillent. Questions et réponses s'enchaînent jusqu'à faire littéralement craquer Christian Pidoux en fin de journée. Cela avant même que le cœur de l'affaire, à savoir le rapt proprement dit, soit abordé. Il a fallu deux jours d'audience pour instruire le premier des seize points d'un acte d'accusation totalisant 72 pages. Et la suite des débats promet d'être encore plus disputée. L'audition mardi de quatre témoins a toutefois révélé que l'idée de l'enlèvement du jeune avocat était connue de nombre de noctambules lausannois qui ne la prenaient visiblement pas trop au sérieux car elle émanait d'un «flambeur».

Premier à comparaître à la barre, un ami proche de Christian Pidoux se rappelle que ce dernier lui a proposé, début 1998, de participer au rapt de Stéphane Lagonico tout en lui parlant de Katia Pastori et de Pascal Schumacher. «Je lui ai dit que c'était une grosse bêtise et j'ai tenté de l'en dissuader. Par la suite, j'ai pensé qu'il avait oublié cette histoire», précise le jeune homme. Pourquoi avoir évoqué ses deux complices alors qu'il les met aujourd'hui hors de cause dans la conception du rapt? «C'est possible que j'aie parlé d'eux, cela devait être pour le rassurer», rétorque Christian Pidoux. Ce dernier s'est ensuite tourné vers deux gros bras de la sécurité, œuvrant essentiellement à l'entrée des boîtes de nuit. Le premier raconte: «Il m'a appelé pour savoir si je voulais faire quelque chose de pas très légal, soit prendre un monsieur à son domicile et le mettre à la campagne durant deux ou trois jours. Il m'a d'abord proposé 5000, puis 50 000 francs.» Le videur a refusé de s'engager dans un scénario qui lui paraissait irréel mais n'a pas hésité à proposer la chose à d'autres. Sans succès. Un second agent de sécurité, que les gendarmes ont dû tirer du lit pour qu'il daigne venir au Tribunal, lâche péniblement que «Christian cherchait des hommes pour son truc. Il m'a parlé d'une rançon de plusieurs millions et d'un jeune avocat, fils d'une riche famille qui disposait de beaucoup de liquidités. Ce n'était pas très sérieux».

Une ex-amie de Christian Pidoux est venue dire quel gentil garçon il était. «Il m'offrait toujours de sublimes cadeaux, des sacs de chez Dior ou Hermès, il m'invitait dans les meilleurs restaurants et me parlait de m'acheter une Peugeot 306.» Finalement, elle a dû se contenter d'une Golf d'occasion à 3000 francs achetée grâce à l'argent de la rançon versée par la famille Lagonico. Proche de Christian jusqu'au jour de sa cavale au Brésil, elle a déjeuné avec lui le jour du rapt sans rien savoir de ce qui se tramait. «Il était nerveux et recevait sans cesse des appels sur son téléphone portable.» Le mercredi 23 décembre, après s'être emparé des 500 000 francs déposés par la mère de l'otage dans le vignoble de Treytorrens, remis plus de la moitié de la somme à ses comparses, Christian Pidoux a rappelé cette amie pour l'inviter à déjeuner, puis à faire une balade à Evian. C'est là qu'il lui a donné 6000 francs en guise de soutien à sa situation précaire. «Ce jour-là, il était normal», précise la jeune femme.

A quel moment Pascal Schumacher a-t-il su que son ami était le concepteur de cette affaire? Les débats n'ont pas encore apporté de réponse à cette question. Lors des multiples tentatives d'enlèvement qui ont précédé l'entrée en scène d'une nouvelle équipe plus déterminée et efficace, il affirme avoir prêté le fourgon des pompes funèbres pour venir en aide à Christian Pidoux. Il croyait que ce dernier était menacé et contraint de fournir un véhicule à des gens qui en voulaient à Stéphane Lagonico. Pascal Schumacher est même allé se poster devant le domicile de l'avocat pour voir comment les choses tourneraient, ou venir en aide à son copain. Finalement, dit-il, il a pris ses jambes à son cou. «Je ne voulais plus rien à voir à faire avec cette histoire.» On ne sait toujours pas pourquoi il a accepté de replonger dans cette affaire.

Lors de la dernière tentative de cette première équipe, Stéphane Lagonico réalise que quelque chose d'anormal se passe devant chez lui. Il voit un fourgon, un homme encagoulé se cacher derrière un véhicule. «J'ai pensé à des cambrioleurs, j'ai fait semblant de parler au téléphone tout en regagnant l'entrée de l'immeuble. Là, j'ai vraiment appelé la police, mon cœur battait fort, j'avais peur de me faire surprendre en train de dénoncer un forfait», explique la victime. Le lendemain, l'avocat en parle à des amis qui lui suggèrent que ces gens en voulaient peut-être à lui ou à sa voiture. «A l'époque, j'étais certain que non», ajoute Stéphane Lagonico.