Ecraser un baba au rhum, fût-ce sur le visage d'un député, est assimilable à des voies de fait. De même, traiter ce même entarté de «parlementaire ripou» dans une paisible boulangerie, relève de l'injure. Pour le Tribunal de police genevois, rien ne permet de retenir que Frank Brunner, grand spécialiste des propos vitriolés, éditeur et unique auteur de la brochure Retenez-moi ou je fais un malheur, ait agi dans le cadre d'un débat politique en s'en prenant ainsi au socialiste Alberto Velasco. Constatant que l'intéressé n'exprime aucun regret, mais au contraire manifeste une certaine satisfaction en évoquant ses actes, les juges ont prononcé à son encontre une peine ferme de 10 jours. Pour l'avocat du plaignant, Me Robert Assaël, il ne reste qu'à espérer que «cet incurable de l'atteinte à l'honneur comprendra malgré tout le message».

Trublion de la vie politique et associative genevoise, boulimique de procédure et de plaintes tous azimuts, Frank Brunner s'est trouvé sur le banc des accusés pour répondre de l'incident qui s'est déroulé le 7 janvier 2000 dans une pâtisserie de la rue de Carouge. Se trouvant côte à côte avec le député socialiste, il a demandé un baba au rhum qu'il a immédiatement destiné au visage de son voisin. En accomplissant son geste, il a ajouté que c'était tout ce que méritaient les politiciens corrompus. Devant les juges, Frank Brunner, défendu par Me Pascal Junod, a soutenu que cet entartage n'avait aucun caractère violent et qu'il devait être assimilé à un acte de dénonciation politique. De même, ses propos désobligeants s'inscrivaient dans un affrontement d'idées, ne visaient pas à une humiliation mais à jugement de valeur.

Pour qu'il y ait voies de fait, il n'est pas nécessaire que la victime ressente une douleur ou une atteinte à la joie de vivre; il suffit que le corps subisse une forme de violence qui excède ce qui est socialement toléré, relève le jugement reçu mardi par les parties. Rappelant que l'arrosage est une hypothèse admise par la doctrine, le Tribunal estime que le fait d'écraser une pâtisserie sur le visage d'autrui doit à l'évidence être considéré comme constitutif d'une telle infraction. De plus, les propos tenus après l'incident par Frank Brunner «dénotent une agressivité certaine, un désir de s'en prendre à l'intégrité physique de sa victime et non de se contenter de l'humilier ou de la ridiculiser». L'intéressé avait déclaré à la boulangère qu'Alberto Velasco aurait mérité de recevoir son poing sur la figure, que sa victime s'en tirait à bon compte car ce n'était pas l'envie qui lui manquait de le raccompagner chez lui à coups de pied au derrière. Dans le cadre d'affrontements politiques, le caractère pénal d'une atteinte à l'honneur ne doit être admis qu'avec une grande retenue, rappellent les juges. Cette affaire s'est toutefois déroulée dans un paisible établissement public où les tiers présents ignoraient tout des fonctions du plaignant. Les deux hommes n'ont entamé aucune conversation et Frank Brunner ne saurait donc invoquer ce motif pour échapper à une sanction.