«Il y a certaines décisions qu'on peine à saisir.» Le procureur Dario Zanni avait ses raisons d'être amer après avoir entendu un verdict qui ne retenait pas grand-chose de son acte d'accusation.

Dans cette affaire de correction musclée et d'homicide, le jury de la Cour d'assises de Genève n'a pas adhéré à la thèse d'un groupe à l'alchimie dévastatrice. Ni suivi le Ministère public lorsque celui-ci a requis une peine de 18 ans contre le jeune homme qui avait appuyé sur la gâchette.

Après une semaine de débats et de longues délibérations, le procès s'est achevé dans la nuit de vendredi à samedi. Les peines prononcées contre les cinq accusés oscillent entre 6 mois de prison avec sursis et 13 ans de réclusion. Retour sur une histoire qui avait débuté par des noces. Et s'était achevée dans le sang.

L'invitation

C'était le 13 juin 2004. Théodore* envisage de se rendre à un mariage à Renens. Né à Kinshasa il y a 34 ans, ce dernier est arrivé en Suisse alors qu'il était enfant. Sa mère, aide-soignante, passait son temps à travailler alors que lui-même se forgeait une carapace et rêvait de football. Il a joué du ballon à Neuchâtel mais c'était avant de faire ses premiers pas dans la drogue et la délinquance. Seize condamnations en l'espace de dix ans.

Cet homme «capable du meilleur comme du pire», diront ses défenseurs, Mes Yaël Hayat et Yves Bertossa, propose à trois de ses copains angolais de l'accompagner à la fête. Ils sont tous plus jeunes, 20 et 22 ans, des enfants de la guerre civile et de l'exil. Pedro a perdu sa mère dans les horreurs du conflit. Venu en Suisse, il a vu mourir son père d'une crise cardiaque. Il avait 11 ans. C'était en plein milieu d'un match de foot. Sa passion à lui aussi. Il l'avait exercée chez les juniors du Servette. Après cet événement, c'est l'errance entre foyers et familles d'accueil. A 19 ans, une bagarre généralisée dans une rave party entre skinheads et Africains lui vaut sa première condamnation.

Son cousin, Miguel, qui rêve de suivre une école de cinéma, est également du voyage.

La violence

Le troisième copain, Didier, véritable «armoire à glace», selon les termes de Mes Eve Dolon et Marc Hassberger, est un garçon impulsif et bien incapable de maîtriser ses accès de colère. La violence, il connaît bien. Petit, il voyait son père alcoolique battre sa mère. Il se souvient aussi d'avoir reçu des claques. mais ce qui l'a le plus marqué, c'est ce piment qu'on lui mettait dans les yeux chaque fois qu'il faisait une bêtise, qu'il tombait de vélo ou même lorsqu'il était malade.

Ces sévices ont conduit la protection de la jeunesse à placer l'enfant. Didier est devenu adulte mais il est demeuré immature. Fier, brutal. Stupide aussi. Sur le banc de la Cour d'assises, lui qui a tiré avec ce pistolet-mitrailleur dans le cœur de Tino, lui qui a fracassé le crâne d'un autre à coups de pied, reste courbé, le visage plongé dans les genoux. Il a honte, assure son avocate, mais dans son monde, on ne montre pas ses sentiments.

L'arme

Dans cette voiture, il y a un cinquième homme. C'est Tino justement. Celui qui paiera de sa vie le fait d'avoir discuté avec l'ennemi lors de la ratonnade qui suivra le mariage.

Après avoir assisté passivement à la scène qui laissera la victime dans le coma, Tino est malmené par les autres sur le chemin du retour. Tout le monde a passablement bu et la situation dégénère. Ils vont chez un toxicomane chercher un pistolet-mitrailleur qui ne tire plus en rafales et conduisent le malheureux Tino dans les vignes de Satigny. Didier, ébloui, prend l'arme et met en joue sa victime. Il appuie sur la détente mais le coup ne part pas.

L'exécution manquée

Le jury n'a pas été convaincu par la version de l'intimidation. Au contraire, le verdict souligne que Didier a tout entrepris pour tirer et que seule une mauvaise manipulation l'a empêché de parvenir à ses fins.

Il a donc bien tenté d'assassiner Tino gratuitement, juste pour faire le beau ou le malin. Surtout pour plaire à Théodore, le plus âgé d'entre eux, celui qui en voulait déjà à la première victime au crâne fracassé et à Tino pour sa trahison. «Ce scénario s'apparente à une exécution sommaire», dit encore la décision et Thédore en porte aussi la responsabilité même s'il a ensuite tout entrepris pour que l'irréparable ne se produise pas.

Le pire arrive pourtant à 250 mètres de l'Hôpital cantonal alors même, souligne le jury, que Théodore voulait rompre avec ce climat de violence et laisser Tino aller se soigner. Cette bonne intention n'a pas trouvé d'écho auprès de Didier qui a de nouveau épaulé l'arme. «Démonstration est faite qu'il n'a pas pu faire un tir accidentel», ajoute le verdict toute en écartant l'élément de cruauté.

Le verdict

Didier est finalement reconnu coupable de meurtre. Par dol éventuel car il n'a pas nécessairement voulu cette issue fatale.

Les autres, poursuivis pour un assassinat décidé en commun, sont acquittés. Ils n'avaient pas la volonté de tuer Tino. Le Suisse qui avait remis l'arme, défendu par Me Yves Magin, est également tiré d'affaire même si les jurés ont estimé que celui-ci avait fait preuve d'une attitude fort déplaisante. «Tout cela est de ma faute», a pourtant déclaré cet accusé plein de regrets. Il a écopé de 6 mois avec sursis pour infraction à la loi sur les stupéfiants.

Les remords

Une vie de remords, c'est ce qu'a souhaité le procureur Zanni à tous les accusés. «Vous avez eu un comportement abject qui vous poursuivra, je l'espère, plus longtemps qu'une peine», a-t-il ajouté.

Un discours qualifié d'inadmissible par Me Vincent Spira, le défenseur de Pedro devenu «requérant d'avenir». Ce dernier a été condamné à 24 mois de prison pour avoir fait preuve de lâcheté. Son cousin au passé sans tache bénéficie d'une peine de 18 mois avec sursis. Théodore, fer de lance des représailles, s'en sort avec 8 ans de réclusion et un sourire non dissimulé. Quant à Didier, il se voit infliger 13 ans. Aucune expulsion ferme n'a été prononcée.

*Les prénoms sont fictifs.