«Je suis avocat depuis plus de vingt ans et j'ai aussi des responsabilités politiques. Je ne m'amuserais donc pas à cacher quelque chose dans un bilan comptable. Ce serait totalement absurde.» Trois heures durant, le conseiller national genevois Christian Luscher s'est exprimé en sa qualité d'ancien président du Servette FC dans un climat tendu malgré les «restons zen» suggérés par le président de la Cour correctionnelle. C'était mardi, au procès de Marc Roger, Olivier Maus et Marguerite Fauconnet, tous trois accusés d'avoir plongé le club dans l'abîme. Une audience où tout ce petit monde donnait plutôt l'impression de se tenir par la barbichette.

Le bilan controversé

Habitué à se trouver de l'autre côté de la barre ou bien à la tribune du parlement, Christian Luscher a revêtu cette fois l'habit plus inconfortable de témoin et surtout de cosignataire du fameux bilan qui a permis dans un même mouvement au club d'obtenir la licence pour la saison 2004 et de sortir du surendettement. Un bilan aujourd'hui qualifié de trompeur par le procureur Dario Zanni et qui fonde l'accusation de faux dans les titres reprochée à Marc Roger et Marguerite Fauconnet.

Ne tarissant pas d'éloges sur les capacités comptables de cette avocate parisienne, Christian Luscher a expliqué que tout le monde avait œuvré pour que ce bilan soit acceptable. «On a vérifié qu'il tenait la route et j'en suis encore convaincu aujourd'hui.» En gros, celui-ci prévoyait l'apport de 15 millions de francs d'argent frais en plusieurs tranches pour faire face aux besoins en liquidités d'un Servette en fort mauvaise posture. Une partie de ces fonds était constituée par les fameux et controversés «pagare» remis par le fortuné et ex-président du Real Madrid, Lorenzo Sanz.

A l'époque, la surface financière du richissime Espagnol avait convaincu les administrateurs sortants de la solidité de ce qu'ils considéraient comme des chèques. Et l'activation au bilan de ces derniers - reprochée aujourd'hui aux accusés - n'avait semblé poser aucun problème. Christian Luscher affirme avec vigueur avoir ignoré que Marc Roger utilisait ces «pagare» un peu à toutes les sauces et que, pire encore, Lorenzo Sanz avait la possibilité de demander leur restitution au terme d'une convention. «J'ai prêté serment de dire la vérité», a-t-il insisté. Le fait de le savoir aujourd'hui ne semble toutefois pas modifier son appréciation sur la fiabilité des comptes présentés alors.

Les efforts continus

Beaucoup plus loquace et détendu lorsqu'il s'est agi de parler de l'histoire du club, Christian Luscher a raconté avec moult détails les acrobaties destinées à maintenir ce coûteux rêve à flot. Abandons de créances, baisses de salaires des recrues, négociations des coûts pour jouer dans le stade flambant neuf, nuit des longs couteaux pour convaincre les actionnaires - Vartan Sirmakes, le groupe Jelmoli et Francisco Vinas entre autres - de dégainer encore. Mais, comme l'a précisé le président d'alors, «tout le monde savait que quand on donne de l'argent au Servette, on ne le récupère jamais». Les toutes bonnes années, le club perdait environ 5 millions de francs.

Alors, en cet automne 2003, après avoir cherché en vain des repreneurs et annoncé la fin prochaine au juge, l'ancienne administration s'est tournée vers «l'ultime solution». Marc Roger. «En 2002, j'avais déjà été séduit par le projet de celui-ci et j'avais voté pour lui», expliquera encore le témoin. Mais le Français avait alors été écarté au profit d'un groupe d'actionnaires du cru. Le 28 février 2004, Marc Roger acquiert finalement 87% des actions pour un franc symbolique. «Evidemment que c'était une patate chaude. Mais c'était pour zéro franc et avec un projet d'avenir.» Selon Christian Luscher - tout comme de l'avis des autres administrateurs Olivier Carrard et Alain Rolland qui se succéderont à la barre -, les repreneurs étaient parfaitement au courant de la situation catastrophique du club. Ils avaient reçu les documents utiles.

Le retour du seigneur

Au mois de juin 2004, tout le monde était content. Servette était sorti du surendettement et Olivier Maus faisait son grand retour en sa qualité de «seigneur» et de figure historique du club et en lieu et place des «gagne-petit», dira encore Me Luscher. Un exemple pour illustrer cette folie des grandeurs: «Nous avions été d'accord de baisser à 300000 francs le sponsoring des maillots par Tamoil. Olivier Maus a dit qu'à moins d'un million, il n'en était pas question. Résultat, le club n'a eu aucun sponsor jusqu'à la fin de la saison.»

Explosion des charges et surtout des salaires, avec le recul, Christian Luscher ne dit plus grand bien du projet des accusés. Même si le témoin se veut philosophe. Ne faut-il pas tout simplement se rendre à l'évidence et constater que Genève n'a pas les moyens de son ambition footballistique?

Le résistant

Il a l'âme d'un résistant. Francisco Vinas, artisan d'une modeste renaissance déjà mise à mal, n'aime visiblement pas beaucoup les personnages qui gravitent autour du monde du football et ne s'en cache pas même à la barre des témoins. Marc Roger? Lui n'y a pas beaucoup cru. Jamais il n'aurait voulu céder ses actions à un agent de joueurs. Seule la crainte de devenir le fossoyeur du Servette l'a convaincu de vendre début 2004 8% et d'en garder 10%. Le conseil d'administration? «J'ai toujours refusé d'y siéger, question de vision.» Olivier Maus? «Il a un système de travail qui ne me convient pas.» Le trio de l'ancienne équipe? Il leur a refusé la décharge au moment où ils ont quitté le navire mais n'en dira pas plus sur ce point.

Aujourd'hui, l'histoire se répète et Francisco Vinas cherche des repreneurs pour sauver le peu qui reste. «Je sais dire non», clame ce dernier en annonçant avoir écarté bon nombre de candidats fantaisistes à son goût. Tout en ajoutant: «Cette tâche est difficile. Je reçois même des menaces de mort.»

Les témoins continueront à défiler jusqu'en fin de semaine. La Cour procédera ensuite à l'interrogatoire des accusés restés, hormis Marc Roger, totalement muets jusqu'ici.