Il a été à bonne école. Celle du fond de placement IOS -Investors Overseas Services - dont la déroute avait entraîné en 1979 l'un des grands procès de l'histoire judiciaire genevoise. Mais de Bernard Cornfeld, accusé mythique à l'allure de beatnik chic, T. n'est que la très pâle réplique. Là où l'Américain, natif d'Istanbul, avait réussi à faire pardonner ses originalités comptables en dédommageant les plaignants, ce Vaudois, originaire de Cudrefin, s'est aliéné une longue liste d'épargnants floués. Ils étaient présents en nombre lundi devant la Cour correctionnelle pour s'emporter contre cet «assassin en col blanc». Ambiance.

Difficile de l'imaginer au volant de ses nombreuses Mercedes, tenant ses armes de chasse ou encore prenant le large sur un voilier après avoir engagé tout un équipage. Et pourtant. Avant de devenir ce vieil homme repentant de 76 ans, vêtu d'un triste costume gris, T. a bien été un flambeur. Certes, sa maison de Port-Grimaud n'avait rien de pharaonique. Les inspecteurs se souviennent de leur visite non pas tant en raison du luxe ambiant mais bien parce que c'était le 11 septembre 2001 et que la télévision était allumée.

Cavalerie

Deux mois avant cette commission rogatoire dans le sud de la France, T. , acculé par ses clients, s'était constitué prisonnier à Genève pour avouer finalement très peu de choses. L'homme a travaillé en Algérie en qualité de comptable avant d'entrer chez Rolex, puis chez Publicitas. Entre 1964 et 1970, il a œuvré au sein d'IOS avant de se mettre à son compte en qualité de gérant de fortune. Nombre de personnes - il y a 81 parties civiles au procès - lui ont confié leurs économies pour des investissements de grande ampleur nommés «groupages». Les intérêts étaient censés être mirobolants et le remboursement bien entendu assuré.

En fait, il semble que T. n'ait jamais rien placé de cet argent. Système classique plus connu sous le terme de «cavalerie», il se serait contenté d'affecter les fonds des uns aux paiements des intérêts des autres et à ses dépenses personnelles. L'acte d'accusation du procureur Claudio Mascotto retient un préjudice global de 23 millions de francs pour la période pénale allant de 1992 à 2001. Ce qui s'est passé avant étant désormais prescrit.

Après avoir attendu ce procès sept longues années - encore un exemple des lenteurs de la justice - les parties civiles n'ont rien perdu de leur colère. Les bancs de la grande salle de la Cour ont grondé toute la journée de ce ressentiment. «Il a mis des petites gens sur la paille, c'est un misérable individu qui a pris tout ce qu'il pouvait», a résumé cette Française à la barre. «Je lui avais dit que c'était l'argent de ma pension, le fruit de cinquante années de travail. Il a tout fait disparaître», a ajouté un autre. Certains plaignants n'ont pas voulu ou pas pu faire le déplacement pour l'audience. En raison de l'âge ou du coût du voyage. D'autres sont morts avant la fin de la procédure. Un client de T. s'est même tiré une balle dans la tête lorsqu'il s'est trouvé ruiné non sans se sentir responsable d'avoir fait tout perdre à des amis qu'il avait eu l'imprudence de présenter à l'aigrefin.

Destruction

L'accusé, défendu par Me Robert Assaël, reconnaît désormais ce qui lui est reproché. Il a abandonné la thèse du partenaire imaginaire qui aurait emporté le magot et a tenté de maladroites excuses sans vraiment toucher ses victimes. A ses côtés, son ex-épouse, représentée par Me Vincent Spira, comparaît également pour avoir fait disparaître tous les documents compromettants et effacé la mémoire de l'ordinateur du bureau. Cette dernière conteste les faits. De nombreux témoins, notamment les employés de banque qui ont accepté sans sourciller les valises de cash, seront entendus aujourd'hui.