Grande question au cœur de la première journée du procès de la catastrophe d'Überlingen: pourquoi l'aiguilleur du ciel en fonction le soir du drame était-il seul devant les écrans du centre de contrôle de Zurich? La collision de deux appareils en plein ciel le 1er juillet 2002 avait fait 71 morts, dont 49 enfants. Au total, huit collaborateurs de Skyguide, société aux mains de la Confédération, sont accusés d'homicides par négligence. Ils risquent de 6 à 15 mois de prison avec sursis.

Travail en solo

Premiers à comparaître mardi devant le tribunal de district de Bülach, trois cadres de l'entreprise de contrôle aérien ont plaidé non coupable. «Le travail en solo a toujours été pratiqué pendant la nuit à Zurich, cela fonctionnait bien, et je n'avais pas de raison d'intervenir», a déclaré le chef du contrôle aérien, supérieur hiérarchique direct des deux autres accusés. Selon la pratique connue et tolérée par la direction, seul un des deux aiguilleurs qui faisaient équipe la nuit était au travail, accompagné d'une assistante. Le second se retirait dès 23 heures environ dans une salle de repos éloignée d'une soixantaine de mètres.

«Comment pouvait-on atteindre celui qui se reposait, avait-il un pager, un téléphone portable?» a voulu savoir le président. «Je n'ai pas de connaissances techniques suffisantes pour répondre à cette question», a répondu l'accusé. Des lacunes, étonnantes pour quelqu'un qui a travaillé dans le passé comme contrôleur aérien, qui se sont répétées tout au long de l'audience.

Mais surtout, la nuit fatale, des travaux effectués dans le centre de contrôle limitent sérieusement le recours aux instruments techniques: le système de téléphone est débranché, et la ligne de secours, que personne n'a pensé à vérifier, ne marche pas. Les fonctions radar sont limitées: le système optique d'alerte en cas de rapprochement dangereux de deux avions est hors service.

L'aiguilleur danois en poste se démène pour transmettre à l'aéroport allemand tout proche de Friedrichshafen un appareil en retard, et en oublie de garder sous contrôle permanent les deux autres avions qui doivent se croiser dans son ciel. «Les problèmes de téléphone avec Friedrichshafen m'ont distrait plus que nécessaire. J'étais tellement absorbé par cette tâche que je n'ai pas pensé à appeler mon collègue en pause», dira-t-il aux enquêteurs peu après le drame.

Aiguilleur débordé

«Dans les quinze minutes qui ont précédé la collision, le contrôleur a dû de plus surveiller 15 vols, et a envoyé 118 messages radio. N'était-il pas débordé?» a voulu savoir le président du tribunal. «Ce n'était pas une situation particulière. Même avec un radar partiellement débranché, ce n'est en principe pas plus difficile», a répliqué le chef du contrôle aérien. L'aiguilleur impliqué n'est plus là pour donner sa version. Il a été tué en février 2004 à son domicile par un père ossète qui a perdu sa femme et ses deux enfants dans la catastrophe.

Les deux autres accusés, suivant la même ligne de défense, ont également rejeté la responsabilité des faits sur le défunt. Il se serait notamment organisé de manière peu usuelle, en travaillant en parallèle sur deux écrans situés à deux mètres de distance. «Normalement, on ouvre une autre fenêtre dans l'écran principal, de manière à avoir toutes les informations sous les yeux», a déclaré l'un des accusés, lui-même ex-aiguilleur du ciel.

«Dans le passé, nous nous sommes préoccupés de la sécurité de manière plus implicite qu'explicite.» Une déclaration du chef du contrôle aérien à Zurich qui en dit long sur la culture d'entreprise qui régnait à Zurich. A Genève, depuis toujours, deux contrôleurs sont présents devant les écrans la nuit.

Deux contrôleurs

Pourquoi cela n'était-il pas possible à Zurich? Le président du tribunal n'a pas obtenu de réponse très concrète: «Les raisons sont historiques», a expliqué le chef des opérations du centre de contrôle, responsable d'établir les plans de travail. «On travaille comme cela depuis le début des années 1990. Avant, il y avait trois aiguilleurs, l'un qui assurait la nuit, un qui l'assistait jusqu'à minuit avant de rentrer dormir chez lui si tout était calme, et un qui était à disposition dans la salle de repos. Quand on est passé de trois à deux personnes, on a gardé en partie cette organisation. Et je ne sais pas pourquoi la situation en personnel était meilleure à Genève qu'à Zurich», a-t-il encore déclaré, une pointe de dépit dans la voix. La question ne se pose plus, puisque depuis la catastrophe, l'Office fédéral de l'aviation civile a interdit à Skyguide les opérations en solo.

Les délibérations se poursuivent jusqu'au 31 mai. Quelques familles de victimes sont attendues lundi à Bülach. Le directeur de Skyguide au moment de la collision, Alain Rossier, est le grand absent. Il a fait l'objet d'une procédure, mais n'a pas été inculpé. Il a choisi de quitter l'entreprise en décembre dernier, à un moment tactiquement favorable. En cas de condamnation de cadres de sa société, il aurait eu de la peine à nier une responsabilité morale.