VAUD

Devant la justice. Pour les psychiatres, la maladie a bien pris le dessus dans le drame du Grand-Pont

Jugé depuis lundi par le Tribunal correctionnel de Lausanne, le conducteur, qui avait fauché neuf personnes et tué trois d'entre elles, a longuement parlé. Pas des faits, mais de tous ceux qui lui veulent du mal.

Devant la justice«Les médecins du CHUV ont mis un corps étranger dans ma tête. Je sens la pièce, elle est ici et me fait mal partout. C'est comme un ordinateur. Il y a quelqu'un qui le gère. C'est pourquoi je refuse de répondre aux psychiatres.» On l'attendait mutique à son procès. Mais le conducteur qui avait fauché piétons et poussettes avant de s'écraser au bas du Grand-Pont, à Lausanne, a surpris l'assistance en se montrant intarissable. Pas sur les circonstances du drame, dont il ne dit mot, mais sur tous ces gens qui le persécutent. Le dialogue est devenu vite impossible avec celui que les experts dépeignent comme un malade mental. Retour sur une audience qui prend elle aussi des allures insensées.

Regard affolé

Principalement poursuivi pour assassinat et lésions corporelles graves, B., né dans le désert algérien en 1966, marathonien émérite, établi ici et marié à une Suissesse, fait face depuis lundi aux familles endeuillées par sa course sanglante (LT du 2 novembre). Un témoin se rappelle encore du regard affolé de cette femme accrochée au capot de la voiture, certaine du sort qui lui était réservé. De sa petite voix, l'accusé a demandé pardon. Il ne s'explique pas ce qui s'est passé. «Je voulais juste changer la chaîne de la radio, j'ai perdu la maîtrise. Ce n'était pas volontaire. Ensuite, je ne me souviens de plus rien.»

Habile simulateur?

Bien décidés à faire tomber le masque de celui qu'ils considèrent comme un habile simulateur, les avocats des parties civiles semblent s'être rendus à une évidence. Il est difficile de communiquer utilement avec cet homme qui voit des complots partout. La tension s'est donc naturellement déplacée vers les experts psychiatres, suspectés de conclure trop facilement à l'irresponsabilité pour expliquer un acte aussi fou. Alors qu'on pourrait y voir l'œuvre d'un criminel de la route ou celle d'une sorte de vengeur désespéré mais réfléchi.

Premier à passer sur le gril, le professeur Jacques Gasser a persisté dans son diagnostic. Celui d'une personnalité psychotique avec un trouble délirant persistant. Le refus de coopérer de l'intéressé, un accident précédent sur l'autoroute, où il s'était senti poursuivi mais avait banalisé pour la police, un saut du quatrième étage pour échapper à la brigade d'intervention, sont autant d'éléments qui confortent le tableau.

Que s'est-il passé dans la tête de B. ce 8 juillet 2003 en approchant du Grand-Pont? «Quelles que soient les hypothèses, on arrivera à la même conclusion. Ici, la maladie ne perdra jamais le dessus», explique le Dr Gasser tout en écartant le profil d'un simulateur aguerri. «Cet événement s'est passé de manière irrationnelle. On aimerait bien l'expliquer, mais la folie est injuste et encore bien difficile à admettre.»

Préméditation possible

Pour le second expert, le professeur Timothy Harding, ces événements gravissimes doivent également être compris à l'aune d'une psychose. «Cet homme est malade et c'est cette maladie qui a très tragiquement mené à ce drame.» L'accusé n'affirme-t-il pas pourtant qu'il se rendait à la bibliothèque et qu'il ne se sentait nullement pourchassé ce jour-là? «Ce qu'il dit n'est pas à prendre au mot car il nie son état et vit certainement mal son rôle dans cette tragédie», relève l'expert.

Voulait-il fuir d'imaginaires poursuivants? Ecraser des ennemis? Volontairement tuer des inconnus et éventuellement lui-même comme semble l'indiquer sa trajectoire rectiligne et sa conduite assez bien maîtrisée dans pareilles circonstances? «Quelle qu'ait été l'intention qui le guidait, sa volonté était pathologique et il ne pouvait y résister. Une éventuelle préméditation de son acte ne change rien à son irresponsabilité. Il a juste tourné son délire dans sa tête», ajoute le professeur Harding.

Scanner ordonné

La présidente du Tribunal, Marianne Fabarez, visiblement peu portée sur la science de l'esprit et ses nuances parfois déroutantes, a envoyé l'accusé au CHUV en fin de journée pour qu'il y subisse un scanner censé le convaincre qu'aucun objet n'a été introduit dans sa tête et donc le pousser à se confier aux experts. «Cela ne changera rien car la réalité ne va pas influencer son délire. Il va penser que l'objet n'a pas été détecté ou que cet examen fait partie de toute cette machination», a prévenu le docteur Gasser.

Difficile de faire entendre raison dans ce dossier. Le procès se poursuit mercredi avec l'audition de nombreux témoins.

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