La course semble interminable. Le bruit du moteur couvre la voix de la copilote qui donne ses indications techniques virage après virage. La ligne d'arrivée de l'épreuve spéciale Luan-Hongrin du Rallye des Alpes vaudoises de ce 28 juin 2003 à peine franchie, la voiture décélère et dérape. Sur l'image de la caméra de bord, qui s'éteint brusquement, on aperçoit juste de furtives silhouettes sur le côté gauche de la route.

«Tire-toi!»

Une fraction de seconde plus tard, la voiture de course heurte de plein fouet une femme de 37 ans et la poussette dans laquelle se trouve sa fille, âgée de 9 mois. «J'ai entendu la voiture, je me suis retourné et j'ai juste eu le temps de dire: «Tire-toi!», et j'ai plus rien vu», témoigne sobrement le compagnon et le père des victimes. Les deux malheureuses seront retrouvées en contrebas du talus, à plusieurs dizaines de mètres du point d'impact. Elles n'ont pas survécu. Avant de s'immobiliser, le véhicule heurte encore un jeune homme en le blessant grièvement.

La funeste issue de cette course traditionnelle provoque immédiatement une émotion énorme dans toute la région, ainsi que dans le monde du sport automobile. Hier s'est ouvert le procès des cinq organisateurs devant le Tribunal correctionnel de l'Est vaudois. Tous sont accusés d'homicide et lésions corporelles par négligence. Après s'être rendue sur les lieux de l'accident pour se rendre compte de la configuration du tracé de la course, la Cour a repris son audience à Vevey. L'accusation reproche aux accusés de ne pas avoir mis en place un dispositif empêchant les spectateurs d'atteindre les zones dangereuses de l'épreuve. Voire de leur interdire tout simplement totalement l'accès, cette «spéciale» étant en réalité interdite au public.

Sécurité du public en cause

C'est autour de cette notion d'interdiction d'accès et sur l'information mise à disposition du public que le président Marc Pellet s'est focalisé. «Je constate qu'il y a dans l'organisation d'une course beaucoup d'opérationnel et de contrôles, mais lorsqu'il s'agit d'évoquer une réflexion autour de la sécurité du public, on est aux abonnés absent. J'espère que cette affaire aura au moins servi à ça...», a-t-il conclu au terme de l'audition des cinq organisateurs de la course.

Ces derniers ont expliqué à la Cour les mesures mises en place d'ordinaire dans une épreuve spéciale interdite au public. De simples papillons distribués et agrafés dans les alentours. Et encore, ces papillons ne disent pas clairement que l'accès est totalement interdit. Les organisateurs reconnaissant tous qu'il était, pratiquement parlant, pas possible d'empêcher les spectateurs qui le voulaient de se rendre sur le tracé de l'épreuve. Ces derniers étaient-ils conscients des risques qu'ils encouraient? «Personne ne nous a rien dit», a témoigné le père et le compagnon des deux victimes. Brièvement présent à l'audience, il a précisé qu'il ne «demandait rien» aux organisateurs. «Ce qui est important pour moi c'est qu'aucun mensonge ne soit dit, comme je l'ai entendu peu après l'accident.» Une allusion au fait qu'ils auraient été prévenus des risques en se rendant sur le tracé.

Or, selon les divers témoignages produits hier devant la Cour et selon l'instruction, il semble bien que la plupart des spectateurs aient été tolérés par les organisateurs. Qu'aucun membre de l'organisation n'ait véritablement empêché les spectateurs de se rendre sur les tracés de la course. Le responsable officiel de la sécurité avouait même ne pas savoir que la course était interdite au public avant l'instruction du procès.

«Des inconscients»

«Ces gens n'avaient rien à faire là, ce sont des inconscients», s'est écrié un témoin, «camarade de rallye» des accusés «qui n'y sont pour rien du tout». «On essaie d'interdire l'accès mais le public n'obéit pas. Il ne respecte rien», a rapporté un autre témoin.

La Cour a tenté hier de comprendre le fonctionnement et l'organisation du monde de ce sport automobile, qui, visiblement par habitude, tolère la présence de spectateurs malgré l'interdiction théorique. Une pratique qui n'est pas propre au Rallye des Alpes vaudoises. En ce sens, les organisateurs, qui n'en étaient pas à leur premier rallye, plaident leur bonne foi et disent avoir toujours fait ainsi, sans jamais déplorer d'accident. Avant celui de ce 28 juin 2003. Le procès se poursuit aujourd'hui.