Devant la justiceLe dossier phare, brandi depuis des années par Appel au peuple pour dénoncer «l'apocalypse» de l'appareil judiciaire, est parti en lambeaux jeudi devant le Tribunal correctionnel de Lausanne.

Danielle Russell, en guerre depuis bientôt quinze ans pour une querelle de voisinage et de surélévation de toiture, a fini par admettre que son avocat de l'époque, Paul Marville, n'était ni un corrompu, ni un magouilleur, ni un escroc, ni le responsable de l'infarctus de son mari. Une audience qui a surtout permis d'éclairer le fonctionnement de l'association et de son mentor, désormais absent, Gerhard Ulrich.

Sentiment d'injustice

Il y a un sentiment que partagent les sept accusés de ce procès et d'autres témoins venus à la barre. Celui d'avoir vécu une profonde injustice et d'avoir ensuite été débordé par l'ampleur de la protestation orchestrée à l'aide de tracts, raids aux domiciles de magistrats, manifestations et autres invectives.

Un ancien avocat de Sierre, tenté par les buts de l'association, raconte cette dérive. «L'abus de pouvoir et la défaillance des instances de surveillance est un problème grave et réel qui mérite d'être dénoncé. Mais Gerhard Ulrich, avec son caractère impulsif et passionnel, a lancé son combat tous azimuts, sans faire la différence entre ce qui relevait du détail et ce qui pouvait être réellement important.» Le juriste a rapidement quitté le mouvement. «Les choses se sont passées sur un ton très grincheux lorsque j'ai osé émettre des critiques.»

De l'audace

Liliane Antille, ancienne secrétaire d'Appel au peuple, est de celles qui ont signé moult de ces papillons jaunes avant de se désolidariser. Accusée dans ce procès, elle reconnaît aujourd'hui que le monde judiciaire n'est pas qu'une «caste de roublards». Le président Pierre-Henri Winzap lui demande à propos du cas de l'avocat Paul Marville:

- Avez-vous vérifié quelque chose avant de signer ces tracts et de mener une véritable campagne de dénigrement?

- C'était dit avec tellement de conviction que j'y ai cru.

- Ne faut-il pas plutôt reconnaître que vous aviez envie de nuire, et de vous venger, quitte à blesser quelqu'un qui ne vous avait rien fait?

- Je n'y ai pas pensé. On a attaqué beaucoup de gens avant lui mais personne n'a réagi. On s'est dit qu'ils avaient peur de la vérité alors on a continué.

Un autre prévenu explique aussi cette sorte d'euphorie qui a gagné les militants. «Il fallait de l'audace car la courtoisie ne menait à rien. Alors je n'ai pas analysé la portée de ces mots.» Pour les personnes visées, 14 ont porté plainte les conséquences ont souvent été dévastatrices. Des épouses en pleurs sont venues expliquer la terreur que faisait régner les expéditions hebdomadaires d'Appel au peuple dans leur jardin. Les angoisses des enfants aussi face à cette troupe vociférante.

Parmi les 75 cas d'atteinte à l'honneur égrenés par l'acte d'accusation, celui qui concerne l'affaire de Danielle Russell est le plus consistant. Mariée à un pianiste de concert d'origine jamaïquaine, cette écrivaine parle aussi de ce sentiment d'injustice qui s'est transformé en une idée fixe au fil d'une procédure administrative complexe dont le couple n'a visiblement pas compris tous les ressorts.

Très à l'aise lorsqu'il s'agit d'interroger son mari sur sa douleur, elle a eu beaucoup plus de peine à admettre que son conseil n'était pour rien dans ses malheurs. Se disant déchirée entre sa fidélité à Gerhard Ulrich et son affection pour cet avocat qu'elle a pourtant laissé traiter de tous les noms, Danielle Russell a finalement, et du bout des lèvres, opté pour la solution la plus profitable à son propre sort. Celle d'une rétractation doublée d'excuses.