Sans trahir d'émotion perceptible, le verbe presque mécanique, Stéphane Lagonico a raconté mercredi le moment où il a eu «la trouille de sa vie». C'était le 21 décembre 1998, peu avant 19 heures. Il venait d'acheter un cadeau de Noël pour sa sœur et s'apprêtait à ouvrir la portière de sa voiture lorsqu'il a vu quatre hommes armés et cagoulés se précipiter sur lui et le jeter à terre. «C'était un choc terrible, je ne comprenais rien. Je me rappelle surtout cette violence, ce manque total d'égards ou de respect pour un être humain», a précisé la victime au procès de ses ravisseurs.

Le récit de Stéphane Lagonico commence à l'heure où il a été enlevé jusqu'au moment de son arrivée dans une grange abandonnée en Valais. La suite de sa captivité, qui durera 45 heures, sera abordée la semaine prochaine, conformément à un programme scrupuleusement suivi par le Tribunal. Mis à terre, le jeune avocat est menotté dans le dos. Il dit avoir entendu des mouvements de charge et des bruits métalliques avant d'être jeté à l'arrière du véhicule des agresseurs, couché sur le côté, une cagoule sur le visage. Après avoir roulé un moment, la voiture s'est arrêtée. «Un homme est entré, s'est assis sur ma tête avant de me pousser avec son genou. Par les mailles de la cagoule, j'ai vu des pantalons militaires. A ce moment, je savais qu'il serait un bourreau, en tenue pour me torturer.» Le périple se poursuit avant de prendre fin dans un endroit froid. Les quatre Kosovars, membres de la seconde équipe recrutée pour mener à bien cette opération, le tirent dehors. «J'avais peur, j'avais mal.» Poussé, «secoué sans compter», il est mené à l'intérieur de la grange. Là, les hommes lui vident les poches, lui enlèvent sa montre, une Rolex d'une valeur de 10 000 francs qui ne sera jamais retrouvée, et lui demandent les codes de ses cartes de crédit. «J'avais si peur que je ne m'en souvenais pas. J'ai réfléchi car je savais que si je me trompais, je serais un homme mort. Ce moment m'a paru une éternité.»

Les quatre exécutants confirment dans ses grandes lignes le récit de la victime. Avaient-ils entendu ses plaintes de douleur aux poignets? Naïm, l'homme au pantalon militaire, ne s'en souvient pas, il y avait un peu de musique à ce moment-là. Quant à celui qui a passé les menottes, il s'excuse de sa maladresse: «C'était la première fois.» Ce dernier, Ajet, est le seul homme de main qui admet avoir été armé à ce moment-là tout en précisant que le revolver n'était pas chargé. Comment explique-t-il que la police ait retrouvé cette arme, ainsi qu'une autre, pleines de munitions lors de l'arrestation? «J'ai mis les cartouches le soir pour m'occuper, lorsqu'on attendait au chaud dans la voiture.» Ajet ajoute qu'il n'a jamais eu l'intention de s'en servir. Alors pourquoi l'avoir emportée? Parce qu'il croyait s'en prendre à «un gars dangereux». Il ne s'agissait pas pour cette équipe d'enlever un fils de bonne famille mais d'aider des personnes haut placées à régler un différend financier. Ce n'est que plus tard qu'ils se rendent compte que ce jeune avocat n'avait pas vraiment l'air d'un bandit.

Christian Pidoux se trouvait-il à proximité des lieux au moment de l'enlèvement? Oui, assurent en cœur l'Italien et l'Erythréen, qui ont suivi ce projet depuis ses débuts. «Il était à côté de moi, c'est lui qui m'a dit que Stéphane Lagonico arrivait», soutient Mike, dit «le Black». Mais l'intéressé conteste avoir donné le signal du kidnapping. Christian Pidoux affirme qu'il se trouvait à son domicile et qu'il n'a appris le rapt qu'après son exécution. Son frère Marc explique qu'il lui a bien rendu visite avant de repartir vers 19 heures: «C'est une règle à la maison. Je dois dîner à cette heure-là avec mes parents.» Pascal Schumacher est aussi venu mais il est resté en bas, le temps de récupérer les clés du domicile de Katia Pastori pour y chercher ses affaires. Une Katia Pastori qui renchérit: «Christian et moi sommes restés ensemble au lit tout l'après-midi. Je suis partie vers 20 h 30.» Deux versions inconciliables qui laissent présager une montée en puissance des divergences dans cette affaire.