L'affaire, unique dans les annales du Valais, est aussi sombre qu'un costume de croque-mort. Le patron d'une entreprise de pompes funèbres et ses trois employés ont comparu lundi devant le Tribunal de Sion pour répondre d'un macabre trafic. Avant l'incinération des défunts, ils retiraient les corps du cercueil d'apparat et les transféraient dans un modèle bon marché.

L'échange était devenu habituel et s'est répété pas moins de 380 fois. Mais il ne s'est pas toujours fait dans la dentelle. Automne 1997. Une dame, qui pleure son mari, s'égare dans le Centre funéraire de Sion. Elle tombe sur deux employés, occupés à transférer un corps d'un cercueil dans un autre. Elle s'aperçoit alors, choquée, qu'il s'agit de son époux. Mais les auxiliaires l'écartent aussitôt, en lançant un brutal: «Occupez-vous de vos affaires!» Peu de temps après, la malheureuse reçoit la facture, où figure le cercueil en chêne, mais pas l'échange. Réclamant, elle s'entend répondre: «Encore faut-il le prouver.»

Au Centre funéraire, la rumeur se répand et atteint la police, qui organise une surveillance pendant un mois. Lors d'une visite impromptue, l'état dans lequel ils découvrent un cadavre les laissent «stupéfaits et choqués». La morte a été déposée, sans ménagement, dans une bière dépourvue d'atour, en position tordue, le vêtement désajusté.

Le patron de l'entreprise est arrêté. L'enquête a finalement permis d'établir que, sur un total de 451 incinérations, il a été procédé à quelque 380 échanges de cercueils. «On parlait très peu. On disait juste: il faut faire l'échange. On faisait vite, mais c'était toujours très correct», se défend un des employés. Tous trois nient pourtant avoir eu conscience que le patron faisait du profit, et affirment qu'ils croyaient les familles au courant.

Le «système» a été pratiqué dès l'ouverture du Crématoire, en 1990. Au début, les directives ont été données par le patron de l'entreprise. Puis il n'a même plus eu à le préciser. «C'était devenu une habitude, tacite et quasi systématique.»

A la même époque, une affaire semblable éclate dans le Jura. Ironie, une information concernant cette affaire est alors placardée au Centre funéraire. A demi-mots, les employés admettent aujourd'hui qu'ils ont eu des doutes, se sont méfiés qu'il s'agisse de la même chose. Ils en parlent au patron. Mais ce dernier minimise, et les échanges se poursuivent.

Le responsable des pompes funèbres ne conteste pas l'escroquerie par métier dont il est accusé. Mais c'est avec une certaine morgue qu'il affronte les juges et les familles parties civiles. «On a jamais voulu voler les gens. On a laissé traîner le système de location de cercueil d'apparat qui se faisait auparavant. Toutes les entreprises pratiquaient comme ça.» Pourtant, toutes ont été contrôlées par la police, qui n'a découvert aucune autre manipulation.

Le directeur relativise également le bénéfice qu'il a seul réalisé. Selon lui, cet échange de cercueils ne rapportait que 250 francs par cas. S'appuyant sur les calculs réalisés par les enquêteurs, son avocat, Me Jean-Jérôme Crittin, estime que le préjudice total a été de 95 000 francs. A titre de dédommagement pour tort moral, il propose de verser 1000 francs à chacune des 150 familles lésées.

De son côté, le procureur André Franzé considère la réalité des chiffres plus crûment. Il se base sur un prix de revient de 186 francs seulement pour le cercueil d'incinération. Par rapport aux 1600 francs facturés pour un cercueil en chêne, le croque-mort aurait ainsi réalisé un profit d'au moins 537 000 francs, sans compter le fait que la même bière a été revendue plusieurs fois.

Surtout, l'affaire est d'une gravité exceptionnelle par rapport au respect des rites funéraires. «Les corps ont été balancés sans ménagement dans de vulgaires caisses, dont le patron a dit lui-même qu'elles n'étaient pas présentables.» Quant aux employés, ils ont été les exécutants, agissant au sous-sol, quand le personnel du Centre était absent.

Le magistrat requiert trois ans et demi ferme contre le responsable de l'entreprise pour escroquerie par métier et atteinte à la paix des morts. En revanche, pour son avocat, Me Crittin, l'atteinte à la paix des morts n'est pas réalisée. Invoquant plusieurs circonstances atténuantes, il plaide en faveur du sursis.

A l'encontre des trois employés, le procureur demande des peines allant de 10 à 18 mois avec sursis. Leurs défenseurs contestent qu'il y ait complicité d'escroquerie. Quant à l'atteinte à la paix des morts, le transfert de corps ne suffit pas, il faut encore qu'il y ait eu profanation et brutalité. Les avocats réclament l'acquittement. Jugement ultérieurement.