La police genevoise a parfois mal à son intuition. Surtout lorsqu'il s'agit d'évaluer l'état des tensions dans un couple. Entre la plainte pour viol et menaces de mort d'une femme visiblement terrorisée et les propos rassurants d'un mari plein de bonnes intentions, la balance a rapidement penché pour la confiance. Moins d'un mois après ces auditions, l'homme abattait son épouse d'une balle entre les deux yeux. Récit d'un crime proclamé et emblématique des affaires de violence domestique.

Assis sur le banc de la Cour d'assises, F., 51 ans, écoute ses deux grands garçons dépeindre en lui le tyran qui faisait souffrir leur mère. Le couple avait quitté son village du nord du Portugal pour venir travailler en Suisse. Il était chauffeur-livreur, elle était employée dans une usine et devait s'occuper de tout à la maison.

«Il buvait, il sortait trop, il avait des maîtresses et, surtout, il avait des mots qui blessent. Il la traitait comme une esclave», raconte l'aîné. Lasse d'être brutalisée verbalement et parfois physiquement, fatiguée d'être soupçonnée à tort d'avoir un amant, Alexandra, prénommons-la ainsi, décide de quitter le domicile conjugal en novembre 2006. Elle explique à ce moment-là à son entourage que son mari l'a obligée à entretenir une relation sexuelle. Interrogé à ce propos, l'accusé minimisera les faits, évoquant les pleurs de sa femme mais doutant de sa résistance.

Les menaces

L'accusé supporte très mal cette rupture. «Celle-ci cassait son image sociale et sa confiance en lui», expliquera l'expert psychiatre. Un des garçons dira les choses plus simplement: «Il pensait qu'elle lui appartenait et il avait peur de la solitude aussi.»

A partir de ce moment, le mari alterne les efforts pour la faire revenir et les menaces de mort. A son fils cadet, il dit qu'il va avoir «un chagrin». Ou encore: «Profite bien de ta mère parce que tu ne vas pas la revoir.» Lors des fêtes de fin d'année, la famille se retrouve au Portugal. F. en profite pour acheter l'arme du crime. Il dira à des proches: «Je vais l'attendre à son travail et lui mettre deux balles dans la tête.»

Dès le mois de janvier 2007, l'inquiétude d'Alexandra grandit. «Son état s'est dégradé, elle était vraiment effrayée. Je lui ai conseillé de prendre un avocat», raconte son employeur. Ce qu'elle fera. Décidée à entamer une procédure de divorce, elle dépose également plainte contre son mari pour le viol et les menaces. L'inspecteur se rappelle de cette femme très effrayée.

Il raconte aussi son entretien avec l'accusé, qui vient de se faire hospitaliser dans une clinique à Montana. Les médecins lui ont délivré une attestation expliquant qu'en ce moment (la nuance est soulignée), l'homme ne présente pas de risque d'agressivité. Ce certificat, les 28 années de mariage écoulées, le fait que F. conteste les menaces, assure n'avoir pas acheté de pistolet et jure qu'il s'est fait à l'idée du divorce, finissent par endormir toute méfiance. L'officier de police décide de le laisser partir.

Alexandra, elle, n'est pas rassurée du tout. Elle vit cachée chez des amis en France voisine et un collègue vient la chercher en voiture pour se rendre à l'usine. Ce 22 février 2007 au matin, il fait beau. Le collègue a pris son vélo et la femme est montée dans un bus. Sur le chemin de campagne menant à l'entreprise, elle voit son mari. Pour la dernière fois.

Que s'est-il passé à ce moment-là? L'accusé n'en a plus de souvenir précis. Il a toutefois expliqué que sa femme l'avait giflé au moment d'une explication. Personne ne semble beaucoup y croire. Ce que dit l'autopsie, c'est qu'il a tiré à bout portant -à moins de 6 centimètres - entre les deux yeux d'Alexandra. Sa victime a peut-être fait quelques pas -il y a des gouttes de sang sur 16 mètres- avant de s'écrouler et de décéder peu de temps après à l'hôpital. «Elle n'avait aucune chance de s'en sortir», dira le médecin légiste.

Suicide raté

Parti à vélo, l'accusé est rapidement repéré et rattrapé. Il se tire une balle dans la mâchoire mais ses fonctions vitales ne sont pas mises en danger. Le psychiatre ne doute toutefois pas de son intention. «Chez lui, l'acte homicide était intimement lié à l'acte suicidaire.» S'il souffre de troubles de la personnalité, et notamment d'une incapacité à s'adapter à des situations qui demandent plus de souplesse, F. est, aux yeux de l'expert, pleinement responsable de ses actes.

Ses défenseurs, Mes Salvatore Aversano et Guerric Canonica, demanderont aujourd'hui aux jurés de s'écarter des conclusions trop raides du psychiatre, de retenir la circonstance atténuante de la détresse profonde et de préférer la qualification de meurtre à celle plus sévère d'assassinat.