Celui qui est au bénéfice d'un permis d'acquisition d'armes peut-il conserver un pistolet chargé sur son lieu de travail et l'utiliser pour retenir un malfaiteur? Le Tribunal de police genevois est appelé à trancher cette question, qui divise visiblement Parquet et défense. Sur le banc des accusés, un commerçant asiatique installé aux Pâquis ne comprend pas ce qu'il a fait de mal. Persuadé d'avoir été dans son bon droit en permettant ainsi l'arrestation d'un marabout multiplicateur de billets de banque, il plaide son acquittement.

D'origine cambodgienne, ce père de famille, actif dans l'alimentation, est également un féru d'armes et de tir. Au moment des faits, soit en automne 2002, il en possédait trois. Deux revolvers étaient rangés sous clé à son domicile, et un pistolet SIG Sauer chargé se trouvait au magasin, dans un tiroir près de la caisse enregistreuse. Au cas où. Le 5 octobre, il a sorti cette arme pour dissuader celui qu'il tenait pour un escroc de prendre la fuite avant l'arrivée de la police. Délesté de 10 000 dollars la veille par ce même habile individu, le commerçant voyait déjà le marabout rééditer son exploit. Face à un soi-disant magicien peu enclin à attendre sagement qu'on lui passe des menottes, il a usé de quoi le convaincre sans peine. «Il a retenu cet homme pour le livrer, pas pour se faire justice», a souligné son avocat, Me Yves Bonard.

«Désinvolture»

Cette manière de procéder n'a pas éveillé l'attention des policiers venus interpeller le marabout. Par contre, elle n'a pas échappé au juge d'instruction chargé du dossier. Averti par une note, le Parquet s'est saisi de l'affaire et a prononcé une ordonnance condamnant l'épicier à 15 jours de prison avec sursis et 1000 francs d'amende. Pour la substitute Gaëlle Van Hove, le commerçant a violé la loi fédérale sur les armes en détenant un pistolet chargé dans son arcade, en l'utilisant contre un tiers et de surcroît sans nécessité de légitime défense. «Désinvolture envers la législation en vigueur, doublée d'un mépris certain des décisions de l'autorité, et, plus encore, de la sécurité publique», conclut la décision, non sans rappeler que le permis de port d'armes lui avait été refusé quelque mois auparavant.

Rien ne dit dans la loi qu'il est interdit de détenir une arme sur son lieu de travail, soutient la défense. Seule une mention est faite de la prudence, afin de limiter l'accès de personnes non autorisées. Selon Me Yves Bonard, le permis de port d'armes est nécessaire pour se promener en public avec son revolver sur soi. Ce qui n'était pas le cas en l'espèce. Enfin, ajoute-t-il, il était certes interdit pour son client de transporter une arme chargée d'un lieu à un autre, par exemple de son domicile au stand de tir. Ce qu'il n'a pas fait puisque celle-ci était rangée. Au cas où le Tribunal viendrait à rejeter ces arguments, l'avocat rappelle qu'il est du devoir de tout citoyen de retenir l'auteur d'un flagrant délit. «Son mobile n'avait donc rien à voir avec de la désinvolture comme le prétend l'accusation», conclut-il. Le jugement sera rendu ultérieurement.