«Elle était si jolie et si chaude. J'étais subjugué, totalement dépassé par cette situation torride.» Yvan * n'a rien oublié de cette demi-heure passée en compagnie d'une transsexuelle brésilienne. Les événements, explique-t-il, lui ont échappé au point d'en perdre la tête et de ne pas se protéger. Infecté depuis par le virus du sida, le Vaudois s'est retrouvé lundi face à cette prostituée devant le Tribunal correctionnel de Lausanne. Pour les juges, elle reste un «il» malgré ses longs cheveux bouclés, sa forte poitrine et ses hanches arrondies. Accusé d'avoir exposé le plaignant à un risque de contamination, Manuel * assure qu'il ne savait rien de sa séropositivité à cette époque.

Né il y a tout juste 30 ans à Rio, Manuel est un enfant adopté qui a très vite développé un trouble de l'identité sexuelle. Il préférait tout ce qui était pour les filles. Physiothérapeute pour footballeurs, son père n'a que peu apprécié son inclinaison et l'a envoyé se faire soigner dans un hôpital psychiatrique. A peine sa scolarité achevée et un diplôme d'informatique en poche, il a commencé à se prostituer. Décidé à changer de sexe, il a pris des hormones, s'est fait implanter des seins tout en espérant un jour se faire opérer. Pour financer cette intervention mais aussi, dit-il, pour assouvir ses goûts de luxe, il a voyagé en Italie et en Suisse où ses faveurs lui rapportaient gros. A chaque retour au Brésil, il passait le test de dépistage préconisé par une association. Celui-ci s'est toujours révélé négatif.

Fin 1999, Manuel s'est installé dans un appartement de Lausanne et a vendu ses charmes par le biais de petites annonces. Aux questions du très réservé président Carrard, cet accusé particulièrement démonstratif répond sans détours: «En principe, je mettais toujours un préservatif. Je n'acceptais les rapports non protégés que lorsque le client me proposait plus d'argent. Ils fantasment sur le pénis des travestis et me demandent souvent de leur éjaculer dans la bouche. J'étais conscient des risques mais j'avais besoin de cet argent.» Cela s'est-il passé ainsi avec Yvan? Manuel ne se souvient pas très bien. Il sait seulement que le plaignant lui a offert plus d'argent pour pouvoir filmer leurs ébats. Une cassette que le Tribunal a visionné à huis clos et qui montre effectivement une fellation sans préservatif ainsi que des actes de sodomie réciproques pas toujours protégés.

Le «flash» d'Yvan ne durera pas longtemps. La passe terminée, Manuel lui a demandé 2000 francs contre la cassette. Cette extorsion l'a dégoûté et il a signalé le fait à la police. A son épouse, il ne dit rien de ses aventures et surtout des risques qu'il a pris. Donneur régulier, il a même continué de se présenter sans parler de ses fréquentations. C'est justement à l'occasion d'un don du sang qu'il apprendra sa séropositivité. Six mois après sa demie heure torride. Son épouse est également testée, mais les résultats s'avèrent négatifs. Le couple a divorcé depuis.

Les choses ont déjà mal tourné pour Manuel. En février 2000, soit un jour après avoir délesté Yvan de son argent, il est arrêté pour avoir détroussé d'autres clients. Des actes qui lui vaudront une condamnation à 5 ans de réclusion. Incarcéré d'abord à la prison préventive de la Croisée, il fait le difficile apprentissage de la vie carcérale. Les gardiens se rappellent: «C'était la première fois qu'on accueillait un transsexuel. La direction n'a voulu prendre aucun risque. Il a donc été totalement isolé. A chaque fois qu'il sortait de cellule, tous les autres étaient mis dedans. Ils se moquaient beaucoup de lui.» C'est aussi en détention que Manuel a appris qu'il était infecté par le virus du sida. «Cela a été un énorme choc. Il s'est tailladé les veines avec un rasoir», explique un surveillant. Personnalité expansive, il est devenu renfermé et déprimé.

«J'étais isolé et mal dans ma peau, alors j'ai voulu me venger», raconte l'accusé. D'abord, il a faussement déclaré que plusieurs gardiens avaient échangé ses faveurs contre de petits services. La procédure ouverte contre eux s'est achevée par un non-lieu et les rétractations du détenu. Ce dernier est également poursuivi pour dénonciation calomnieuse dans ce contexte. Ensuite, en décembre 2000, Manuel a déposé plainte contre Yvan, sûr que c'est lui, son dernier client, qui l'a infecté. Convoqué, Yvan n'en revient pas. «Le juge d'instruction trouvait invraisemblable que ce soit moi qui l'aie infecté. On s'est mis d'accord pour retourner la situation et j'ai déposé plainte à mon tour», déclare l'intéressé. Le plaignant ajoute qu'il avait fait un test négatif un mois avant de rencontrer l'accusé, et que c'était la seule fois où il s'était autorisé une telle imprudence. Etait-il au courant des risques de contamination lors d'une fellation? «Tout à fait.» Aurait-il porté plainte si l'accusé ne l'avait pas fait avant lui? Yvan hésite. «Je ne sais pas. Peut-être pas tout de suite. En fin de compte, oui.»

Le procès se poursuit mardi avec le réquisitoire et les plaidoiries. La défense entend demander l'acquittement de Manuel, sa cliente.

* Prénoms fictifs