Ils sont trois ce matin-là, devant la salle de gym de Bülach, la Stadthalle, transformée en tribunal, à déployer des pancartes: «Skyguide est coupable de la mort de nos enfants.» Ou encore: «La mort de nos enfants est une honte pour la Suisse.» Il s'agit bien sûr des 46 enfants russes disparus dans le crash du 1er juillet 2002 près d'Überlingen, au-dessus du lac de Constance, cette collision nocturne entre un Boeing de DHL et un Tupolev des Bashkirian Airlines, qui fera au total 71 morts. Ils sont trois pères de famille venus de Oufa, la capitale du Bachkortostan, assister au procès où comparaissent huit cadres du contrôleur aérien Skyguide, accusés d'homicide par négligence.

Un livre de souvenirs

Il y a là Rim Soufianov, le directeur de l'école Unesco de Oufa, qui avait organisé ce voyage vers l'Espagne pour les enfants. Et puis Sulfat Khammatov, responsable du syndicat du personnel de l'Etat bachkir. L'un a perdu dans la catastrophe sa fille aînée, l'autre son fils unique.

Enfin, il y a Vladimir Savtchouk, ingénieur de profession. Il transporte avec lui avec lui et montre à qui le veut bien un gros livre édité par les parents et qui retrace, avec photos de famille à l'appui, la personnalité et les quelques hauts faits de la courte vie des petites victimes. Chacune a droit à un chapitre.

Savtchouk a tout perdu dans la nuit d'Überlingen: sa femme Irina, qui faisait office d'accompagnatrice, sa fille Veronika, son fils Vladislav. Tout comme Vitali Kaloev, l'Ossète qui poignardera en 2004 le contrôleur aérien Peter Nielsen. Savtchouk, c'est un peu l'anti-Kaloev. Il s'est remarié, avec une journaliste de l'agence d'Etat bachkire qui avait couvert la catastrophe - «Je ne pouvais pas rester seul face à cette tragédie.»

Il parle d'une voix mesurée, presque atone, et dit que s'il est ici à Bülach, c'est «pour comprendre exactement ce qui s'est passé, tout savoir du déroulement des faits, jusqu'à la dernière seconde, comprendre clairement qui est coupable, et qu'est-ce qui n'a pas fonctionné, pourquoi on a laissé se produire une chose pareille».

Soupçons sur le sursis

A cet égard il se montre plutôt satisfait de ce qu'il a entendu cette matinée, consacrée à l'audition d'experts: «Pour nous, c'est déjà une bonne chose de voir qu'aucun détail technique n'est négligé ou passé sous silence.»

Les trois hommes se tiennent dans les dernières rangées, contre le mur du fond, comme pour être le plus loin possible des accusés. «Ce que nous avons de la peine à comprendre, explique Sulfat Khammatov, c'est que tous ces gens de Skyguide soient là, tranquillement en liberté.»

Sans parler du réquisitoire du ministère public, réclamant entre 6 et 15 mois d'emprisonnement avec sursis: «Partout dans le monde, quelle que soit la nationalité des personnes concernées, pour le meurtre d'un seul individu, le minimum c'est entre 3 et 5 ans de prison. Or, ici, il y a 71 morts», s'étonne Sulfat Khammatov.

Savtchouk achoppe, lui, sur la notion de sursis: «Le sursis, c'est pour des enfants qui ont volé des bonbons et qu'on menace de priver d'un après-midi de sortie s'ils recommencent.»

Des absences mal reçues

Les trois font partie du groupe de parents qui n'ont pas accepté les indemnisations financières de Skyguide et continuent de poursuivre la compagnie, devant le Tribunal fédéral administratif, avec l'espoir de faire condamner non plus des employés, mais l'entreprise en tant que telle. L'absence du directeur au moment des faits, Alain Rossier, qui a démissionné depuis, est aussi mal reçue: «C'était quand même lui, le directeur. Un directeur, par définition, c'est un responsable, non?»

Une journaliste du Blick s'approche, explique à Savtchouk que des gens de chez Skyguide sont prêts à discuter et demande si lui et ses compatriotes sont d'accord de parler avec eux. Réponse de Savtchouk: «Moi je parle avec tout le monde. La preuve, je parle même avec vous, la presse de boulevard.»

Quelques minutes plus tard effectivement, un représentant de Skyguide vient offrir excuses et paroles de compassion. Sulfat Khammatov prend acte. Savtchouk, lui, montre le ciel sans nuages. «Voyez comme il est beau. Ça ne me donne pourtant aucune joie. Je n'ai pas envie d'être joyeux.»