A quelque vingt kilomètres de la ville kosovare de Prizren, un nouveau contingent de la force suisse de maintien de la paix Swisscoy s'est installé voici quelques semaines. C'est le quatorzième depuis que le Conseil fédéral a décidé, en 1999, d'envoyer des soldats suisses pour contribuer à la paix au Kosovo en partenariat avec l'OTAN. S'inscrivant dans la nouvelle politique de sécurité de la Suisse selon laquelle la prévention des conflits à l'étranger sert aussi les intérêts sécuritaires de la Suisse, la mission de la Swisscoy coûte 37,5 millions de francs par an. L'an dernier, le Conseil national a prolongé le mandat de la Swisscoy au Kosovo jusqu'à la fin 2008. Ironie de la situation: dans leur camp Casablanca, à Suva Reka, les quelque 210 Suisses de la Swisscoy ont certes droit aux services de la poste suisse ou à la radio DRS. Mais ils utilisent surtout une et une seule monnaie: l'euro, utilisé dans tout le Kosovo. Commandant de la Swisscoy jusqu'en octobre de cette année, Armin Huber, Zougois de 51 ans, livre ses impressions.

Le Temps: Vous êtes ingénieur au civil, colonel de milice en Suisse et lieutenant-colonel à Suva Reka. Qu'est-ce qui vous a motivé à accepter un tel mandat?

Armin Huber: Servir dans un contingent comme la Swisscoy est un privilège rare. En Suisse, aucune des missions qui nous incombent ressemble à ce qu'on fait au Kosovo. Cela m'a motivé. C'est aussi le couronnement de ma carrière de milicien. Je trouve enfin que ce type d'engagement de la Suisse est tout à fait pertinent.

- Micheline Calmy-Rey, cheffe du Département fédéral des affaires étrangères plaide pour l'indépendance du Kosovo à condition que le caractère multiethnique de cette province serbe administrée actuellement par les Nations unies (Monuk) soit préservé. Y croyez-vous?

- Personnellement, je trouve très bien que plusieurs ethnies cohabitent pacifiquement. Ici au Kosovo, je crois toutefois que nous n'avons pas toujours bien pris la mesure des drames qui se sont déroulés et qui ont eu un impact considérable sur les familles. Cela dit, nous surveillons plusieurs villages comme Rahovec ou Zocisht où plusieurs Serbes, qui n'ont rien à se reprocher par rapport à la guerre, devraient revenir pour y habiter. Cela me semble tout à fait possible. Mais en cas d'indépendance, on ne peut pas exclure qu'ils fuient vers le nord du Kosovo, où la communauté serbe est plus grande, voire qu'ils se rendent en Serbie.

- Vous êtes arrivé au Kosovo il y a quelques semaines. Est-ce difficile d'interpréter les codes culturels kosovars?

- Ce qui est nouveau pour moi, c'est de constater que tout est fortement basé sur la structure familiale. Les gens ici, pour des raisons diverses, n'ont pas une très grande confiance dans l'Etat. Ils comptent dès lors sur la famille au sein de laquelle on s'entraide. En cas de conflits, on n'attend pas que l'Etat prenne les choses en main. On les règle soi-même. Je vous donne un exemple: si un chauffeur de bus privé voit arriver un concurrent, il réglera la question avec son arme personnelle en tirant sur le bus en question...

- Depuis 2004, il n'y a plus eu d'incidents majeurs au Kosovo. En quoi la présence de soldats suisses est-elle encore nécessaire?

- Elle demeure tout à fait nécessaire, car la situation est relativement pacifique, mais elle n'est pas stable. Prenez les événements de 2004 à Mitrovica. Il a suffi qu'un petit conflit survienne pour que tout s'embrase. La Swisscoy est donc une petite contribution à la paix, mais elle est importante.

- Au niveau du recrutement de soldats pour la Swisscoy, y a-t-il suffisamment de volontaires?

- Il y en a trop. Pour le contingent que je commande, nous avons eu environ 1000 candidatures. C'est beaucoup, même si certains candidats ne sont pas adaptés à ce type de mission. Et puis pour des tâches comme la purification et l'entretien de l'eau, tâches que nous accomplissons pour tout le camp, nous avons besoin de vrais spécialistes.

- En quoi l'engagement de la Swisscoy a-t-il changé au fil des ans?

- Nous avons principalement des tâches de logistique. Au début, nous avons consacré la grande partie des forces à la construction de ponts, à des travaux de génie. Désormais, nous mettons davantage l'accent sur l'infanterie et nous nous occupons plus d'ordre et de sécurité. Nous faisons des patrouilles et effectuons des contrôles sur les véhicules. Mais le défi auquel je suis confronté, c'est d'éviter que la routine et la négligence s'installent. Nous devons être prêts à tout moment.

- Depuis 2001, la Swisscoy a le droit de porter l'arme. Quel changement est-ce que cela a apporté?

- Nous sommes considérés comme des partenaires à part entière par les forces allemandes et autrichiennes qui sont également dans le camp Casablanca. Auparavant, il fallait demander la protection armée de soldats autrichiens quand nous devions construire un pont. C'était gênant. Mais je vous rassure, la neutralité n'est en aucun cas affectée par le port d'arme. Les consignes sont claires: l'arme ne peut être utilisée que de façon passive, comme moyen d'autodéfense.

- Depuis peu, vous êtes confrontés à de nouveaux dangers...

- En effet, alors que la guerre est terminée, de nouvelles mines sont posées. Mais cette fois-ci par les trafiquants de cigarettes et de drogue. Elles sont placées souvent au passage des cols pour empêcher la KFOR (ndlr: force de maintien de la paix de l'OTAN pour le Kosovo) de démanteler les routes utilisées par les filières de la contrebande.