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«Pourquoi devrais-je me sentir coupable?»

George Koukis est l’un des Grecs les plus riches de Suisse. Pour lui, l’argent des expatriés ne sauvera pas la Grèce: elle doit se réformer

La chasse aux grosses fortunes grecques est ouverte. Avec une dette de près de 360 milliards d’euros, soit 160% de son PIB, et un arriéré fiscal de 60 milliards d’euros, le pays est exsangue. Le nouveau gouvernement grec a donc bien l’intention de rapatrier un maximum des avoirs de ses ressortissants à l’étranger. C’est vrai pour les dizaines de milliards d’actifs – les estimations sont variables et discutables – que les résidents hellènes auraient déposés dans les banques suisses. Ça l’est aussi pour les milliards des riches Grecs établis à l’étranger (dont plusieurs en Suisse, lire ci-dessous), d’aucuns faisant appel à leur fibre patriotique pour qu’ils volent au secours de la Mère Patrie.

George Koukis, 65 ans, est l’un d’entre eux. Fondateur de Temenos, leader mondial sur le marché des logiciels bancaires, cet entrepreneur installé en Suisse depuis plus de 25 ans arrive en 58e position des plus grosses fortunes grecques, selon la «Greek Rich List», équivalent grec des «300 plus riches de Suisse», le classement publié par le magazine Bilan. Pour lui, pas question de s’excuser: avant son argent et celui de ses riches compatriotes, la Grèce a surtout besoin de revoir sa gouvernance de fond en comble.

Le Temps: On estime que vous «pesez» près de 300 millions de francs. C’est vrai?

George Koukis: Oui, c’est à peu près juste. Peut-être un petit peu moins, puisque, ces temps, tout est déprécié.

Sous quelle forme se présente cette fortune?

– Je possède encore 4% de Temenos [960 millions de capitalisation boursière le 22 novembre] mais j’ai surtout investi dans une dizaine de start-up. J’ai très peu d’argent en cash à la banque.

Où payez-vous vos impôts?

– A Genève, comme un Suisse, rubis sur l’ongle! Je n’ai rien négocié, je n’ai pas de forfait fiscal et je n’ai pas déménagé dans le canton de Vaud…

Combien payez-vous d’impôts?

– Un peu moins de cinq millions de francs.

Les riches Grecs sont très discrets sur leur fortune. La vôtre est publique, cela ne vous gêne-t-il pas?

– Non. Je suis né dans une famille très pauvre de quatre enfants. J’ai quitté la Grèce, j’ai construit mon entreprise sans emprunter le moindre centime, avec l’objectif de faire entrer un jour ma société en bourse. Lorsque c’est arrivé, ma fortune est immédiatement devenue publique. Ça ne me pose donc aucun problème. Au contraire, cela devrait servir à inspirer les jeunes.

– Les fortunes grecques font la une de l’actualité. Se sent-on coupable quand on est riche et Grec en 2011?

– Pourquoi devrais-je me sentir coupable? J’ai travaillé dur et j’ai appris dès l’enfance à penser à long terme. J’ai toujours porté une attention particulière à mon business plan, pour ne rien avoir à regretter. J’attache une grande importance à l’éthique et pour moi, il était important d’engager des chômeurs. Je l’ai fait, pour leur offrir une opportunité dans la vie. J’ai acheté une société en faillite, que j’ai amenée jusqu’à une valorisation de 3 ou 4 milliards de dollars. Dois-je m’en excuser? Beaucoup de gens en profitent et je n’ai jamais volé un franc à quiconque.

– Comment comprenez-vous que les fortunes grecques de par le monde soient pointées du doigt?

– C’est psychologique. Il y a quelques années, on a fait une expérience avec des souris dans une cage. On leur envoyait un choc électrique pendant une seconde, puis on augmentait graduellement la durée et l’intensité du choc. Au bout d’un moment, les souris se sont mises à se tuer entre elles: quand les choses vont mal, les gens ont besoin de voir d’autres personnes souffrir. Il leur faut un bouc émissaire. S’en prendre aux riches est totalement stupide: ce sont eux qui créent de l’emploi.

– Que répondez-vous à ceux qui vous demandent d’aider la Grèce à rembourser sa dette?

– La Grèce a apporté au monde les lumières de la civilisation, elle a développé le concept de philosophie, Platon et Aristote sont toujours étudiés dans les universités… et maintenant elle se met à mendier pour permettre à certains de maintenir leur style de vie? Je ne leur donnerai pas un centime. Parce qu’il serait volé ou en tout cas mal utilisé. Même si tous les Latsis, Niarchos et autres Koukis du monde pouvaient régler la dette, cela ne changerait rien: 12 mois plus tard, l’ornière serait la même. Le problème de la Grèce, c’est que quatre ou cinq familles se sont succédé à sa tête. Conservatrices ou socialistes, elles ont siphonné des sommes énormes de son économie. Si les leaders n’ont pas de vision à long terme ni d’éthique, ils ne prennent que des décisions qui les feront réélire.

– Alors quelles sont les solutions?

– D’abord il faut dépenser moins et apprendre à tenir un budget. Alors que le gouvernement a fait le contraire, en hypothéquant l’avenir de plusieurs générations. Ensuite, il faut réduire la taille du gouvernement et de l’administration. Vous n’imaginez pas le cauchemar que représente la bureaucratie grecque! Troisièmement, les membres du gouvernement devraient être contraints de déclarer leur patrimoine avant d’entrer en fonction et renoncer à toute activité lucrative au terme de leur mandat. Enfin, il faut un taux d’imposition unique à 15% pour tout le monde. Plus le taux est élevé, moins on collecte d’argent, tous les économistes vous le diront. Pour être clair: il faut changer tout le système. On a créé une société où tout le monde vit à crédit et au-dessus de ses moyens, le gouvernement comme les gens.

– En 2010, seuls 52 contribuables grecs ont déclaré un revenu supérieur à 900 000 euros. Vous conviendrez qu’il y a un problème…

– Bien sûr que si personne ne paie d’impôts, c’est un problème. Mais pourquoi les Grecs ne paient-ils pas leurs impôts? Parce qu’ils ne font pas confiance au gouvernement! Quand vous savez que les politiciens s’enrichissent et construisent des maisons avec l’argent du contribuable, pourquoi payeriez-vous des impôts? Si j’étais premier ministre, je commencerais par nettoyer le gouvernement et me débarrasser des ministres corrompus. Ensuite je pourrais présenter un budget, un plan pour les 20 ans à venir et espérer que les gens paieront leurs impôts.

– Les Grecs ne pourraient-ils pas s’inspirer de Warren Buffett, qui demande lui-même à être plus sévèrement taxé?

– J’admirais Warren Buffett jusqu’à ce que je me rende compte qu’il possède une partie de Moody’s et de Goldman Sachs! C’est une hypocrisie totale: c’est sa compagnie qui dégrade les notes des économies et permet à des gens de se faire de l’argent en spéculant! Qui plus est, ceux qui sont en charge en Grèce et en Europe sont souvent des anciens de Goldman Sachs. Le premier ministre grec actuel, Lucas Papadémos, était en charge de la banque centrale à l’époque où Goldman Sachs s’est entendu avec les autorités du pays pour falsifier les comptes. C’est une trahison!

– La Grèce est en train de négocier un accord fiscal avec la Suisse, sur le modèle «Rubik». Est-ce une bonne chose?

– Il n’y aura pas de bonne solution pour la Grèce, avant que quelqu’un ne propose une feuille de route crédible pour les 20 ans à venir. Le reste c’est du bruit. C’est en Grèce qu’il faut faire disparaître les conditions d’émergence de la fraude ou de l’évasion. Rien n’empêche ce pays de devenir compétitif et d’attirer les capitaux étrangers.

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