Diplomatie

«Nous devrons réapprendre à penser la guerre et les rapports de force!»

Président du Centre de politique de sécurité de Genève, François Heisbourg détaille les enjeux de la crise ukrainienne pour l’Europe et la Suisse. «Un pays qui n’affirme pas sa souveraineté est diplomatiquement et politiquement vulnérable», avertit l’expert en faisant référence à l’achat des avions de combat Gripen

La crise en Ukraine entraîne l’Europe dans une ère nouvelle, celle de l’après-Guerre froide. Une ère de rupture et d’incertitude pour la sécurité du continent, marquée par les rapports de force avec la Russie, analyse François Heisbourg, président du Centre de politique de sécurité de Genève et conseiller de la Fondation pour la recherche stratégique à Paris. «Un pays qui n’affirme pas sa souveraineté est diplomatiquement et politiquement vulnérable», avertit l’expert en faisant référence au débat en Suisse sur l’achat des avions de combat Gripen.

Le Temps: Avec le terrorisme et les cyber-risques, l’Europe croyait avoir identifié les principales menaces pour sa sécurité. Elle découvre soudain la crise en Ukraine, qui pourrait dégénérer en conflit militaire. Est-ce un risque que nous avions sous-estimé?

François Heisbourg: Nos générations ont été socialisées après la fin de la Guerre froide. Ce grand basculement qu’a été l’évaporation de l’Union soviétique s’est traduit par un effondrement intérieur suivi de désintégrations dans les républiques sujettes. Et cela sans aucun coup de feu. Surtout pas entre Etats, si l’on excepte les conflits périphériques du Caucase. Il n’arrive pas souvent, durant une vie humaine, qu’un empire s’effondre. Nous avons donc considéré l’effondrement pacifique de l’empire soviétique comme la norme.

– Mais il y a eu l’éclatement dramatique de la Yougoslavie…

– Certes, mais en comparaison, le démantèlement de la Yougoslavie a pu apparaître comme une anomalie. Ce qu’elle était en réalité, puisqu’elle n’appartenait ni à l’empire soviétique ni au monde occidental. L’effondrement de la Yougoslavie a été certes brutal, avec des guerres. Mais ce furent des conflits régionaux, donc contenus. Cela fait donc un quart de siècle que l’on vit dans l’idée que la guerre c’est les autres, au Moyen-Orient, en Afrique. Devoir se mettre dans une situation où il faut penser la guerre et les rapports de force, c’est extrêmement pénible. C’est une rupture à laquelle nous contraint Poutine.

– Nous entrons dans une nouvelle ère?

– Nous assistons à un tournant historique: la fin de l’après-Guerre froide. On tourne une page de vingt-cinq ans. Selon moi, c’est ce qui s’est passé dans la tête des dirigeants du Kremlin dans la nuit du 21 au 22 février lorsque le président ukrainien Ianoukovitch s’est enfui de Kiev. Or à Moscou, il y a des dirigeants et une opinion publique qui vivent très bien avec le caractère tragique de l’histoire. Pour eux, ces vingt-cinq dernières années, que nous trouvions normales, sont une anomalie qu’il convient de corriger.

– Est-ce un réveil du nationalisme russe?

– Après le traité de Versailles de 1919, les Allemands ont pratiqué ce que l’on a appelé une «Erfüllungspolitik», c’est-à-dire le strict respect de leurs obligations et contraintes. Durant une vingtaine d’années après la fin de l’empire soviétique, les Russes ont fait de même. Ils ont fait profil bas. Ils n’en ont retiré aucune satisfaction ni aucun avantage. Et les voilà avec Vladimir Poutine, qui a rétabli les forces armées russes dans leur capacité, qui a renforcé les positions diplomatiques de la Russie dans le monde. Plus personne ne songe à traiter la Russie par le mépris comme dans les années 1990. Poutine remet en cause cet ordre issu de l’effondrement catastrophique de l’URSS. C’est d’ailleurs lui qui a parlé de «la plus grande catastrophe politique du XXe siècle». Désormais la rupture est assumée. On annexe des territoires. Ce n’est plus arrivé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

– Combien de temps durera cette aventure?

– Compte tenu de la vigueur morale de la Russie, de la vague de patriotisme triomphant, de la vigueur et de l’âge de son chef, cela peut durer longtemps.

– Ce qui se passe en Ukraine change donc notre image de la menace?

– Ces événements nous rappellent que ce qui s’est passé en 1989-1990 était hors norme. Ce n’est pas comme cela que s’effondrent normalement les empires. Généralement cela se fait dans le bruit, la fureur et le sang. On ne peut donc pas regarder la sécurité et la défense à travers le prisme des «innovations». Les attentats du 11-Septembre avec leur dimension hors norme, les cyberattaques, ce sont des phénomènes nouveaux qui sont venus se greffer sur quelque chose de plus classique, le recours à la force contre des Etats.

– L’Europe pensait pourtant avoir définitivement banni la possibilité de la guerre.

– Dans l’espace européen, le recours à la force était devenu inconcevable. Et voilà qu’il est tout à fait envisageable. La guerre de Géorgie a pu apparaître comme un épisode vite oublié. Après coup, on peut la considérer comme un avertissement ou une préfiguration. Aujourd’hui, la rupture est assumée. Angela Merkel, qui connaît bien la Russie, a parfaitement résumé en disant, à propos de Vladimir Poutine: «Il est dans son monde.» Nous ne sommes pas dans un accident ou un glissement qui permettraient de revenir demain à une situation et des rapports normaux. La taille même de l’Ukraine interdit que l’on puisse envisager l’affaire comme susceptible d’être contenue.

– Comment cela nous touche-t-il?

– Cela réintroduit l’incertitude. Nous ne savons pas, et Poutine ne le sait pas lui-même, jusqu’où il est susceptible d’aller. Hier la Crimée, aujourd’hui l’Ukraine. On s’interroge à Moscou sur la meilleure façon de la désintégrer, de la fédéraliser. L’Ukraine a une frontière commune avec quatre membres de l’UE. Il faut donc s’organiser en conséquence. Que se passerait-il si la Moldavie signait un accord d’association avec l’UE? On est en Europe. Dans une région qui est la nôtre.

– Les règles du jeu ont-elles changé?

– Il n’y a plus de règle du jeu. Pendant la Guerre froide, il y en avait une. Il y avait les pays couverts par le parapluie nucléaire: d’un côté les alliés de l’OTAN et de l’autre ceux du Pacte de Varsovie. Et la règle était que personne n’intervienne dans ce qui se passe dans l’autre camp. Ni dans la répression des communistes en Grèce en 1949, ni l’intervention russe en Hongrie en 1956 ou en Tchécoslovaquie en 1968. Cela ne signifie pas d’en revenir aux gros bataillons de jadis. Même si pour des raisons budgétaires et de développement technologique on assiste à une diminution des effectifs des armées, c’est la disponibilité opérationnelle qui est vitale. On ne peut pas la négliger. Il faudra aussi faire face à de nouvelles façons de porter le fer, comme la déstabilisation d’un pays par les actions de forces spéciales. Et là les Russes sont passés maîtres.

– Quelle devrait être la réaction de la Suisse?

– La première réaction collective est de prendre acte, dans le discours politique, du changement d’ordre qui a lieu. Au début est le verbe. Il faut savoir nommer les choses. Poutine le fait très bien. Cela ne devrait pas poser de problème de neutralité à la Suisse. Ensuite il y a les sanctions. Des mesures restrictives contre un certain nombre d’individus proches du pouvoir ont été prises. Là on n’est plus dans la neutralité. Je comprends que la Suisse ne s’associe pas à ces sanctions. Mais l’étape suivante pourrait être le retour de sanctions bancaires. Elles ont été efficaces contre l’Iran. Les Etats-Unis et l’Europe ont très bien su les développer. Or les sanctions bancaires obligent les instituts financiers à déterminer où sont leurs intérêts. Tout client qui avait trafiqué avec l’Iran pouvait mettre la banque en difficulté. La même question pourrait se poser pour la Suisse en cas de sanctions bancaires contre la Russie. Même si on en est loin pour l’instant. La Suisse devra alors déterminer dans quelle mesure elle laisse ses établissements décider seuls.

Enfin, il y a la question de l’énergie. La Suisse comme d’autres a besoin d’en importer de Russie. Doit-elle accroître ou restreindre sa dépendance face à un partenaire incertain? Dans sa lettre à dix-huit Etats de l’UE, Poutine laisse clairement planer la menace de fermer le robinet selon ce qui se passera. Même s’il est revenu un peu en arrière depuis. La Suisse est dans la même position que ses voisins.

– Comment interpréter le message de la Russie en termes de sécurité?

– Ce que Poutine vient de faire rappelle que la souveraineté mérite d’être défendue. Et qu’un Etat qui ne sait pas la défendre est un pays vulnérable. Un pays qui ne démontre pas sa capacité à défendre sa souveraineté ne peut pas être pris au sérieux. Ce qui ne veut pas dire qu’il sera envahi. La Suisse est un peu loin pour être directement menacée. Mais un tel pays ne va pas être traité avec respect. Récemment, j’interrogeais un interlocuteur russe en lui demandant si les Ukrainiens avaient eu raison ou tort de ne pas tirer sur les troupes russes en Crimée. «Evidemment, a-t-il répondu, nous étions très contents qu’ils ne tirent pas. Mais à long terme cela pose un problème lorsqu’un Etat perd la volonté et la capacité de se défendre. De ce point de vue, les Ukrainiens ont eu tort de ne pas tirer pour affirmer leur souveraineté». Lorsqu’ils parlent de l’Ukraine, les Russes parlent d’un «failed state» – un Etat en déliquescence. Son armée est dans un état de décomposition morale, mentale et matérielle impressionnant.

– Cela vaut-il pour un pays neutre?

– Pourquoi la Finlande a-t-elle pu conserver sa souveraineté alors qu’en 1945 les Russes avaient la capacité de l’avaler? Parce que les Finlandais avaient démontré qu’ils avaient la capacité et la volonté de défendre leur neutralité, contre les Russes puis contre la Wehrmacht. Une Suisse dont la souveraineté est clairement défendable et défendue, qui démontre qu’elle n’est pas qu’un lieu de passage pour toutes sortes de dictatures qui s’essuient les pieds sur les paillassons de Genève, c’est une Suisse qui peut avoir une diplomatie active et respectée. Y compris dans le domaine des bons offices. Un neutre qui sait se défendre est un neutre qui est respecté à tous égards.

– Et avoir des avions de combat?

– Le fait d’avoir des avions de combat n’a pas pour objectif de repousser une peu probable invasion. C’est un signal. C’est l’affirmation de la souveraineté. Il y a aussi la police du ciel. Vous vérifiez ce qu’on annonce est vrai. On est entré dans un monde où les notions de souveraineté et de défense prennent une valeur nouvelle. La sécurité est une affaire globale. La sécurité militaire ne peut pas être isolée des autres dimensions, économiques, politiques, diplomatiques.

– Peut-on, comme le prétend la Suisse, assurer seul la sécurité de son espace aérien?

– La coopération entre la Suisse et ses voisins existe. D’abord, l’espace aérien civil est considéré comme un espace géré en commun à l’échelon européen. C’est plus compliqué pour ce qui concerne la police aérienne et l’aspect militaire. Il y a des accords de coopération opérationnelle entre la Suisse et la France, par exemple, qui ont bien fonctionné lors du G8 d’Evian ou du Sommet de la francophonie à Montreux. L’incident de l’avion d’Ethiopian Airlines détourné sur Genève montre que cette coopération avec la France et l’Italie fonctionne bien. Ce qui pourrait manquer à la Suisse, c’est une vision au loin, pour anticiper les événements. Un large échange d’informations radar avec ses voisins renforcerait sans nul doute la sécurité aérienne suisse tout en préservant la neutralité et la souveraineté.

– Qu’est-ce qui doit changer dans l’architecture de défense européenne, et donc suisse par ricochet?

– La défense de la souveraineté va devenir plus exigeante. Cela exige davantage de sérieux dans la conception de la sécurité. C’est le sérieux qui entraîne le respect, et sans respect Poutine ne connaît pas de limites. Dans l’intervention en Libye, les forces aériennes engagées ont découvert qu’en Italie, dans les centres de commandement de l’OTAN, les gens avaient pris l’habitude de rentrer chez eux à 17 h. Vous voyez que les Suisses ne sont pas les seuls dans ce cas. Mais là, il y avait une guerre en Libye. Cela a considérablement secoué l’OTAN. Les Baltes et Polonais sont très inquiets de ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine. La crédibilité passe donc par un niveau d’exigence supérieure.

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