Il est désormais accusé d’atteinte à la liberté de croyance et de culte, ainsi que de dommages à la propriété, alors qu’il avait «juste voulu lancer le débat sur le symbole de la croix», dit-il un peu naïvement dans La Gruyère, ne semblant pas mesurer la portée de ses actes. «Il a 48 ans, il est guide de montagne […] et il ne s’en cache pas: P. reconnaît avoir vandalisé la croix du Vanil-Noir en octobre 2009 puis scié celle des Merlas il y a un mois. «Deux profanations qui ont provoqué une vive émotion dans la région.» Mais au-delà aussi, tant le débat sur la présence de symboles religieux dans le paysage – et notez: sur le corps des femmes également, dans une autre religion – apparaît plus polémique que jamais. Mais «qu’est-ce qui a bien pu le pousser à commettre de tels actes? Dans le journal fribourgeois, il répond.

Ce n’est pas du «vandalisme gratuit», assure-t-il. Bien, on est rassurés. Non, plus simplement, P. dit ne pas aimer cette représentation, qu’il «trouve barbare à certains égards», car elle figure «la crucifixion, la mort, la souffrance du Christ». Pour lui, les sommets des montagnes devraient rester «des espaces de liberté.» «C’est le fruit d’une longue réflexion sur l’Eglise», enchaîne-t-il dans La Liberté. Pour moi, ces croix sont un non-sens. C’est vouloir imposer un symbole et une manière de penser.» Reste que «c’est dommage que cette personne n’ait pas osé lancer le débat dans le milieu montagnard. Nous aurions pu en discuter. Agir ainsi, c’est la meilleure manière de braquer les gens», regrette le président de la section Gruyère du Club alpin suisse, Pierre-André Kolly.

Du coup, Le Matin pose la question à la Une: «Faut-il scier les croix?» Sous-entendu: le paysage est-il laïque? «Alors que les églises sont de plus en plus désertées, la profanation de [ces] deux croix […] a suscité une avalanche de réactions outrées», écrit-il. Et de citer Andrea Rota, chercheur à la chaire de science des religions de l’Université de Fribourg, à propos de «ceux qui saluent ou comprennent la profanation»: «Ce sont des partisans d’une laïcité absolue qui ne tolèrent aucun signe religieux dans l’espace public. Ils veulent un espace public religieusement aseptisé.» L’affaire rappelle celle des crucifix dans les salles de classe qui a déchiré l’Italie, et est allée jusqu’à Strasbourg.

Le quotidien lausannois indique aussi, dans sa double page consacrée au sujet, que «certaines montagnes sont sacrées depuis la nuit des temps. Mais comment expliquer que presque chaque pic des Alpes est devenu un mont Golgotha à lui tout seul, avec une croix plantée en son sommet? L’ethnologue haut-valaisan Werner Bellwald s’est posé la question dans un essai assez corrosif publié en 2005. Et il arrive à la conclusion qu’il s’agit davantage d’un effet de mode né dans les années 1940 que d’un rite de dévotion historiquement reconnu.»

«Ce scieur de croix n’a rien compris!» écrit pour sa part 24 Heures, citant Denise Sonney, qui prépare un livre sur ces croix «montées par des gens pour demander protection à Dieu, c’était un signe d’humilité devant les dangers de la montagne». Donc, si l’émoi est bien là, c’est que «Fribourg aime ses croix, que le terreau catholique a fait pousser ici comme des champignons au printemps. Le Service des biens culturels en recense 754. «Certaines remontent au Moyen Age et plus de 140 sont protégées», note Aloys Lauper, directeur adjoint du service. Les croix de montagne, elles, ne sont pas recensées. Les sommets en compteraient une cinquantaine.»

Mais «faute de susciter la sympathie locale, le «vandale anticroix» s’attirait moult éloges, hier, sur la Toile. Tandis que l’archéologue du paysage Jean-Pierre Dewarrat rappelle que «les éléments religieux sont des repères immémoriaux. Le catholicisme s’est construit sur les oripeaux de religions antiques et a gardé d’anciens lieux de culte.» Voir des croix «devrait nous relier à l’humanité, même si on est le pire des bouffeurs de curés. Bien sûr, aujourd’hui que les bobos ont viré bouddhistes, c’est plus sexy de faire des cairns».» Pour éviter tout excès, on ira plutôt réécouter l’interview donnée à la RSR, très sensée et sensible sur ce sujet, de Claude Ducarroz, le prévôt de la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg.

Sur son blog hébergé par Le Matin, Peter Rothenbühler, lui, ne décolère pas: «On croit rêver: parce qu’il s’est fait pincer par la police, le type donne une conférence de presse pour s’expliquer, et hopp, il se retrouve dans tous les journaux, avec des photos plutôt sympas […] Il explique […] que ces gestes étaient pour lui le meilleur moyen pour engager un débat public. Très bien, les médias font leur travail. […] Comme la mode est à la critique des cathos, un scieur de croix, c’est assez tendance…» Un débat? Un débat «à la tronçonneuse», oui, poursuit-il, «comme dans les films d’horreur ou les bagarres des loulous de bidonvilles: je te casse la gueule ou ta bagnole, et puis on se parlera. Le comble, c’est que les gens d’église comme Nicolas Betticher, vicaire général du diocèse, entrent dans son jeu [en se déclarant] prêt à «ouvrir le dialogue».» Et de conclure: «Si l’on ne réagit pas avec fermeté à ce gerne de conneries, on encourage toutes sortes de follos à agir de la même façon.»

«Franchement, pour en arriver là, il faut être un véritable traumatisé de la religion», commente enfin un internaute sur un site de randonnées pédestres fribourgeois. Un débat qui inspire, quasiment sans fin aussi, les chatteurs du site montagnard Camptocamp, jusqu’aux bienfaits de ces croix, qui sont aussi des paratonnerres. Ou qui rappellent de mauvais souvenirs de bancs d’école: «C’est clair, pour moi le souvenir du croisement d’une abscisse et d’une ordonnée est une vraie torture!» On a les métaphores qu’on peut.