Votation fédérale

Diccon Bewes: «Les vaches sont si typiquement suisses»

Installé à Berne depuis plusieurs années, l’écrivain anglais porte un regard souvent caustique sur la Suisse. Pour lui, l’initiative sur les vaches à cornes est un bijou de démocratie directe

L’écrivain anglais Diccon Bewes, qui vit à Berne depuis une quinzaine d’années, ne se prive jamais de porter un regard original et roboratif sur la Suisse. L’auteur du Suissologue, paru en anglais en 2010 et en français en 2013, connaît ce pays, ses paysages, ses traditions, ses institutions comme nul autre étranger. Il y livre avec son humour so British la recette du «parfait fromage de l’emmental». Ça commence ainsi: «Prenez une vache. Donnez-lui 100 kilos d’herbe fraîche par jour et 85 litres d’eau. Laissez-la ruminer tranquillement. Trayez-la deux fois par jour pour obtenir jusqu’à 22 litres de lait», etc.

L’essayiste voyageur, connu pour ses ouvrages cocasses et malicieux, prépare aujourd’hui un livre collectif sur la vie en Suisse. Il connaît par cœur le nombre d’initiatives populaires qui ont été lancées ainsi que celles qui ont été acceptées. Le 25 novembre, on vote sur deux nouveaux projets d’articles constitutionnels: l’un concerne l’autodétermination, l’autre le subventionnement des vaches à cornes. Qu’est-ce que ce scrutin dit de la démocratie suisse?

Que pensez-vous du fait que les Suisses soient appelés à voter sur les cornes des vaches?

C’est magnifique. C’est la preuve que le droit de référendum populaire fonctionne ici, contrairement à la Grande-Bretagne. C’est tout à fait dans l’esprit de la création du droit d’initiative en 1891: il s’agissait alors de donner la parole à ceux qui ne pouvaient pas s’exprimer. Une personne a réussi presque toute seule à récolter les 100 000 signatures nécessaires pour demander à la population de donner son avis sur quelque chose qui lui est cher: c’est sans doute l’une des plus merveilleuses incarnations de ce droit et du fonctionnement de la démocratie directe. Le gouvernement et le parlement l’ont snobé, mais la population a l’occasion de dire ce qu’il en pense. C’est splendide. D’autres pays devraient en prendre de la graine.

Dans «Le Suissologue», vous parlez plusieurs fois des vaches, de celles que vous avez croisées dans l’Emmental ou en Suisse orientale. Quel rapport avez-vous aux bovins?

J’aime les vaches. Elles sont belles avec ou sans cornes. Ma nièce est venue me rendre visite récemment. Elle pensait que c’étaient les mâles qui avaient des cornes et les femelles qui n’en avaient pas. Je lui ai expliqué que ce n’était pas aussi simple. Je ne suis pas éleveur. Mais je constate que l’Union suisse des paysans n’a pas réussi à adopter une position claire à ce sujet. Et j’ai été frappé de voir qu’il y avait eu beaucoup d’abstentions au parlement. Sur les cartes postales et les dépliants touristiques suisses, toutes les vaches portent des cornes, qui sont des organes vivants. Le cœur ferait donc pencher la balance pour l’initiative. Mais la tête réagit autrement: elle se demande si ces appendices sont dangereux et, comme il ne s’agit pas d’interdire aux éleveurs de couper les cornes mais de verser des subventions à ceux qui les laissent, d’où viendra l’argent. Le cœur et l’émotion d’un côté, la tête et le pragmatisme de l’autre: c’est une campagne classique. Ce que je trouve extraordinaire avec cette initiative, c’est qu’elle demande quelque chose de facultatif alors que le but d’une initiative populaire est généralement contraignant.

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Quand vous vous êtes promené dans l’Emmental, avez-vous remarqué qu’il y avait des vaches avec et d’autres sans cornes?

Absolument pas. C’étaient juste des vaches de couleur plutôt brune. Elles font partie de l’imagerie populaire suisse. Personne ne sait d’ailleurs vraiment combien en portent et combien n’en portent pas. Le comité d’initiative et le gouvernement fournissent des chiffres différents. C’est parce que personne n’y prête vraiment attention, les Suisses inclus.

Mais maintenant, ils y sont attentifs, car le débat autour de l’initiative leur a ouvert les yeux.

Oui, tout à fait. C’est ce qui est intéressant dans une campagne de ce genre: le débat public a permis d’expliquer ce qu’est réellement une corne.

Dans votre livre, vous écrivez que, dans l’Emmental, la plupart des vaches «sont obligées de brouter en montant. Ou en descendant, ou peut-être même de travers, mais rarement de façon réglementaire.» Qu’entendez-vous par là?

Il y a énormément de vaches en Suisse. Les touristes ont l’habitude de les voir sur les pâturages en été, ou en plaine. Mais ils n’ont pas conscience qu’une vallée comme l’Emmental n’est pas plate du tout. C’est un paysage de collines où elles doivent travailler pour brouter et produire du lait: elles doivent grimper, descendre, trouver le bon angle, c’est un sacré boulot! C’est très suisse. En Suisse orientale, j’ai assisté à l’élection de Miss Vallée du Rhin, qui était un concours de beauté bovine. En Valais, il y a les combats de reines. Les Suisses aiment couronner leurs vaches. Mais ils ne couronnent pas leurs politiciens. Si la Suisse ne connaissait pas la représentation proportionnelle et la démocratie directe mais avait un système politique semblable à ceux de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, ils auraient sans doute comme président un Christoph Blocher, qui était une sorte de proto-Trump, les tweets en moins.

Que dit-on de ce vote à l’étranger?

Pas grand-chose. Vous savez, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, on a des préoccupations plus importantes pour le moment. Les vaches suisses ne sont pas sur le radar. Certains se demandent sans doute si les Suisses n’ont pas de problèmes plus importants à régler. Certaines initiatives ont cependant retenu l’attention à l’étranger, car les Suisses sont souvent les seuls à pouvoir donner directement leur avis sur des sujets tels que le contrôle de l’immigration, l’interdiction des minarets, l’abolition de l’armée, l’avortement, le commerce équitable. Ce qui frappe, c’est que la population suisse est constamment impliquée dans le processus politique grâce au rythme des votations populaires. C’est une conversation permanente entre les autorités et les électeurs. Pour cette raison, ce système est meilleur que d’autres. Il évite qu’un scrutin se transforme en vote de rupture comme on peut le voir dans d’autres pays.

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