Après les prisons et les vols secrets de la CIA, les droits de l'homme en Tchétchénie et les trafics d'organes au Kosovo! Dick Marty est infatigable. Le conseiller aux Etats (PRD/TI) vient de se voir confier deux nouveaux mandats du Conseil de l'Europe. Et pas des moindres. L'un consiste à enquêter sur la situation des droits de l'homme en Tchétchénie, en Ingouchie et au Daguestan. Et l'autre à éclaircir les accusations de trafics d'organes au Kosovo proférées par Carla Del Ponte, dans son récent livre sur ses activités de procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY).

Deux enquêtes qu'il mènera à n'en point douter avec autant de minutie et de passion que pour son travail remarqué à propos des centres de détention de la CIA en Europe. Mais les délais sont assez courts. Dick Marty, qui cherche toujours à «déclencher une dynamique de vérité» comme il aime si bien le dire, pourrait être amené présenter son rapport sur les droits de l'homme dans les trois républiques caucasiennes à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe début 2009 déjà.

Ces enquêtes, qui nécessitent de nombreux déplacements et prises de contacts, ne risquent-elles pas de l'éloigner quelque peu des prochaines sessions parlementaires à Berne? «J'ai toujours été un parlementaire assidu. Et si je siège au Conseil de l'Europe, c'est précisément parce que je suis parlementaire fédéral. A chacun sa manière d'évaluer sa façon de remplir sa mission au mieux», répond le Tessinois. Il ajoute: «J'arrive très bien à m'organiser, même si c'est assez astreignant. C'est vrai qu'en dehors de mes mandats de parlementaire, à Berne et à Strasbourg, il me reste peu de temps pour faire autre chose.» Le radical ajoute en rigolant qu'au lieu de lire des romans d'été, il écume ces jours des rapports sur le Caucase.

Disparitions forcées

Pour ce qui est du Caucase justement, Dick Marty compte notamment éclaircir les problèmes d'impunité dont jouiraient les auteurs de disparitions forcées. Il l'a déclaré fin juin à Strasbourg lors d'une courte conférence de presse, après avoir rencontré Oleg Orlov, le président de l'ONG russe «Memorial», et le directeur de l'ONG ingouche Mashr. Oleg Orlov avait alors parlé de «3000 cas documentés de personnes disparues dans la région». L'ancien parlementaire allemand Rudolf Bindig avait déjà remis, en 2006, un rapport sur la Tchétchénie à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Selon le Tessinois, la situation est aujourd'hui «moins pire» en Tchétchénie, mais l'on assiste à une «extension des tensions et des problèmes dans les deux républiques voisines».

L'enquête sur le Kosovo risque elle d'être plus difficile et longue à réaliser. En avril, Carla de Ponte avait provoqué des remous au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) en publiant, alors qu'elle était déjà ambassadeur de Suisse en Argentine, son livre «La chasse, moi et les criminels de guerre». L'ex-procureure du TPIY y fait état de soupçons pesant sur des membres de l'armée de libération du Kosovo (UCK) qui auraient enlevé 300 Serbes en 1999, pour revendre leurs organes. Une fois déplacées en Albanie, ces personnes auraient été enfermées dans une sorte de prison où des chirurgiens prélevaient leurs organes, souligne la Tessinoise dans son livre.

Manque de preuves

«Ces organes étaient ensuite envoyés depuis l'aéroport de Tirana vers des cliniques à l'étranger pour être implantés sur des patients qui payaient», poursuit-elle. Tout en reconnaissant l'insuffisance de preuves, Carla Del Ponte a été jusqu'à affirmer que des leaders des Albanais du Kosovo, dont l'actuel premier ministre Hashim Thaçi, étaient impliqués dans ce trafic. C'est précisément ce type d'accusation qui a poussé le DFAE à lui interdire de présenter son livre à Milan, alors qu'elle officiait déjà comme diplomate. Son ancienne porte-parole au TPIY, Florence Hartmann, a de son côté qualifié d'«indigne» et d'«irresponsable» le fait d'avoir «présenté comme des faits avérés ce qui, en réalité, a été impossible à prouver». «S'il est du devoir d'un procureur de n'écarter aucune piste, est-il judicieux de révéler celles qui furent abandonnées du fait de l'absence de toute forme de preuve?» s'était-elle interrogée en avril dans une tribune publiée dans notre journal.

En effet, des enquêtes entamées par des juges d'instruction du TPIY en Albanie en 2003 et 2004 dans la région citée par Carla Del Ponte n'ont débouché sur aucun indice. Les juges d'instruction étaient arrivés à la conclusion que les informations sur une possible prison où des chirurgiens prélevaient des organes n'étaient pas vraies, a récemment rappelé le Parquet albanais. Dick Marty devrait disposer de deux ans pour tenter de clarifier la situation. La Serbie a de son côté fait savoir qu'elle demanderait à la justice internationale d'enquêter sur cette affaire.

Le Tessinois a su asseoir sa réputation d'enquêteur rigoureux lorsqu'il officiait, en 2006, comme rapporteur spécial sur l'existence présumée de prisons secrètes et de transferts de prisonniers de la CIA en Europe. Il estime notamment avoir apporté la preuve de la présence de tels établissements gérés par les services secrets américains, en Roumanie et en Pologne. Plus récemment, Dick Marty s'est attaqué aux listes noires de l'ONU et de l'UE concernant des personnes ou groupes soupçonnés de terrorisme. Des listes qu'il dénonce comme étant arbitraires et violant les libertés fondamentales.