Portrait

Didier Burkhalter, la classe

Le Neuchâtelois a été désigné «Suisse de l’année 2014» pour sa présidence de la Confédération l’an dernier. Longtemps desservi par une image un peu rigide, l’homme s’est révélé dans ce rôle qui l’a vu assumer la présidence de l’OSCE avec maestria

Didier Burkhaltera été désigné «Suisse de l’année 2014»pour sa présidence de la Confédération l’an dernier. Longtemps desservi par une image un peu rigide, l’homme s’est révélé dans ce rôle qui l’avu assumer la présidence de l’OSCE avec maestria

On n’aurait pas forcément parié sur lui il y a un an encore, mais s’il est un homme que la fonction a révélé, c’est bien Didier Burkhalter. Au terme de son année de présidence de la Confédération, qui l’a vu assumer avec maestria celle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en pleine crise ukrainienne, le ministre des Affaires étrangères est désormais le «Suisse de l’année 2014». Le Neuchâtelois, qui aura 55 ans ce printemps, a été désigné lauréat des Swiss Awards par les téléspectateurs samedi soir. Il était l’une des trois personnalités du monde politique à avoir été sélectionnées par le jury, aux côtés de Ruth Dreifuss et de Heidi Tagliavini, diplomate et déléguée de l’OSCE pour l’Ukraine.

Dans la soirée, son parti, le PLR, avait appelé le public à soutenir «son» candidat. Mission réussie. Didier Burkhalter a reçu cette distinction avec la tranquillité à la fois souriante et distanciée qui a toujours été sa marque de fabrique en politique. Au point qu’il est impossible de ne pas voir un paradoxe dans le choix d’un homme dont toutes les convictions et tous les engagements sont aux antipodes de la personnalisation et de la «peopolisation» de la vie politique.

Didier Burkhalter a en effet toujours affiché avec une inébranlable clarté son refus de concevoir la politique comme un jeu de pouvoir personnel. Collégial samedi soir comme il l’est toujours, le lauréat n’a pas manqué de souligner que son travail était celui du Conseil fédéral, et de dédier la distinction qui lui était remise au pays tout entier.

Mais les circonstances font les hommes aussi, et celui qui veille toujours scrupuleusement à dire «le Conseil fédéral a décidé», «le Conseil fédéral pense», a aussi appris à dire parfois «je» durant son année de présidence. Malgré tout, ses interviews dans les médias sont restées peu fréquentes. Cela n’empêche nullement l’homme d’être d’un abord facile et convivial, disent ceux qui le côtoient. Il suffit de l’avoir entendu quelques fois en conférence de presse pour comprendre que, sous la mine impassible qu’il affectionne, se cache un très fin pince-sans-rire. On ne saurait manquer non plus d’évoquer sa femme, Friedrun Sabine Burkhalter, qu’il a associée aux représentations officielles dans une mesure rarement usitée en Suisse, contribuant ainsi à réchauffer une image qui, sans cela, risquerait de paraître un peu austère.

Il reste qu’au moment où il allait entamer son année présidentielle, à fin 2013, Le Temps parlait de lui comme d’un personnage «déconcertant», longtemps perçu, quand il était parlementaire, comme «cérébral», partisan du consensus à tous crins et détestant les conflits. Incontestablement, quelque chose s’est libéré en lui en 2014, analyse un observateur. Samedi soir en tout cas, il admettait, au moment de recevoir sa distinction: «En politique, il faut parfois savoir sortir ses émotions.»

Il est vrai que des circonstances, exceptionnelles, lui ont permis de quitter le cadre quelque peu rigide dans lequel il s’est longtemps coulé et l’ont servi. Depuis longtemps, bien avant qu’il entre au Conseil fédéral, Didier Burkhalter s’était intéressé à la politique de sécurité internationale. L’année 2014 allait lui permettre d’empoigner des réalités sur lesquelles il avait longtemps médité et de donner à la Suisse, sur le parquet diplomatique, un rôle qu’elle n’a pas souvent joué. Car en même temps qu’il devenait président de la Confédération, Didier Burkhalter, en tant que ministre des Affaires étrangères, prenait la présidence tournante de l’OSCE.

Il semble avoir eu dès le départ une idée précise des possibilités d’action que lui offrait ce rôle. En tout cas, la crise ukrainienne allait démontrer chez lui des talents de diplomate et de médiateur qui lui valurent des hommages unanimes. Entretenant de nombreux contacts au plus haut niveau, notamment avec Vladimir Poutine, Didier Burkhalter a pu notamment imposer une mission d’observateurs malgré les réticences de Moscou. Unique lieu de dialogue entre Européens et Russes, l’organisation basée à Vienne n’aura pas pu, pour autant, résoudre le conflit. Mais dans sa fonction à la tête de l’OSCE, Didier Burkhalter a su mettre en avant ses qualités d’analyste flegmatique, persévérant et sachant garder son sang-froid.

Sur le front intérieur, le Neuchâtelois n’aura pas eu la même baraka. Le dossier européen reste une grosse pierre dans son jardin. Le 9 février, avec le oui à l’initiative de l’UDC «Contre l’immigration de masse», les relations de la Suisse avec l’UE ont pris une volée de plomb dont elles ne sont pas près de se relever. Tout était pourtant en place pour tenter de donner un nouvel élan à la voie bilatérale, du moins voulait-on le croire. Yves Rossier, l’homme que Didier Burkhalter avait fait venir des assurances sociales pour le propulser secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, avait préparé le terrain avec son homologue européen David O’Sullivan.

Mais le ministre des Affaires étrangères a dû rapidement jeter ses plans à la corbeille. Le vote populaire a profondément changé la donne. L’avenir européen de la Suisse est devenu extrêmement incertain, et tout nouveau chantier nécessitera que Berne trouve une issue sur le dossier de la libre circulation. Didier Burkhalter a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir, dans les semaines précédant le scrutin, pour convaincre les électeurs? Certains lui ont reproché de ne pas s’être engagé avec assez de force dans la campagne puis, une fois le vote acquis, de n’avoir pas davantage cherché le contact avec Bruxelles.

Tout occupé qu’il était sur la scène internationale, le président de la Confédération en 2014 s’était aussi fixé pour objectif d’aller à la rencontre des gens. Pour son année de présidence, c’était plus particulièrement les jeunes qu’il voulait rencontrer. Et dans ce rôle, il a aussi parfaitement démontré qu’il savait déposer l’armure et nouer des contacts humains avec un grand naturel.

Celui qui veille toujours scrupuleusement à dire «le Conseil fédéral pense» a aussi apprisà dire parfois «je»

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