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Didier Burkhalter quittera ses fonctions le 31 octobre prochain.
© ANTHONY ANEX / Keystone

Conseil fédéral

Didier Burkhalter, le perdant magnifique

Le chef des Affaires étrangères, flamboyant sur la scène internationale, a dû constater son échec à «rénover la voie bilatérale pour vingt ans»

C’est du Didier Burkhalter tout craché. Depuis une bonne année, toute la Suisse politique et économique s’interroge sur les options prises par le ministre des Affaires étrangères dans le dossier européen. Veut-il vraiment, envers et contre – presque – tous, signer un accord institutionnel dont l’UDC prétend qu’il livre la Suisse aux juges étrangers? Une bonne trentaine de médias ont sollicité une interview à ce sujet.

Alors que tout le monde attend des réponses sur l’Europe, voici que Didier Burkhalter surgit en couverture du Matin lors d’une visite en Ukraine, un nouveau-né orphelin de Marioupol dans les bras. Le grand-père qu’il vient de devenir est visiblement très touché. Pourtant, son message va bien au-delà de cette émotion: si le monde a oublié ce conflit gelé, la Suisse est toujours là. Grâce à son action humanitaire, 4 millions de personnes peuvent boire de l’eau potable, des deux côtés de la ligne de front où le cessez-le-feu est violé tous les jours. Bref, il n’y a pas que l’accord institutionnel avec l’UE qui compte.

Lire aussi: Cet accord général dont personne ne veut

«Aller à contre-courant»

Ces derniers temps, Didier Burkhalter a dû se sentir plus isolé et incompris que jamais. Le mercredi 13 juin, il a jeté l’éponge, déclarant qu’il avait besoin «d’écrire une nouvelle page de (sa) vie». Clap de retraite politique pour un homme qui avoue sans ambages qu’il «aime aller à contre-courant».
En briguant le pouvoir suprême, le Neuchâtelois avait pris le pari de «combattre la trop forte personnalisation de la politique, surtout lorsque celle-ci nuit à la quête d’un consensus». Elu au Conseil national en 2003, il est aux premières loges pour assister aux joutes épiques – et peu constructives – auxquelles se livrent les mâles alpha que sont Pascal Couchepin (PLR) et Christoph Blocher (UDC). Lui, il vient de passer quatorze ans au sein du Conseil communal de Neuchâtel.

Bien que siégeant dans un exécutif de gauche, il a pu réaliser tous ses projets, à commencer par la construction du complexe du nouveau stade de la Maladière. C’est donc une question de culture politique. Lorsqu’on lui demande s’il n’a pas dix ans de retard dans la mesure où la politique suisse s’est polarisée autant que médiatisée, il rétorque qu’au contraire c’est lui qui a peut-être dix ans d’avance.

Lire notre éditorial du 14 juin dernier: Le sparadrap du capitaine Burkhalter, démissionnaire

La diplomatie du pot de miel

Ses détracteurs sourient poliment. Ils voient en lui un politicien certes «intelligent, subtil et intègre», mais diablement lisse. Une «souris grise», en fin de compte. Une étiquette qui lui colle à la peau, mais qui ne correspond guère à sa personnalité dès lors qu’on le connaît. «Il est timide, mais aussi sympathique et doté d’un humour très british», estime Roland Rino Büchel (UDC/SG), le président de la Commission de politique extérieure.

Cet homme est surtout chaleur et convivialité, ce dont il va faire sa marque de fabrique lorsqu’il reprend le Département des affaires étrangères. Il y cultive une diplomatie «du cœur et de la proximité». Et même du pot de miel. A l’occasion des 10 ans de l’entrée de la Suisse à l’ONU à Genève, la Confédération a offert des ruches, dont Didier Burkhalter distribue le miel à ses hôtes. Autre rituel: à chaque rencontre, il salue son interlocuteur dans sa langue maternelle. Il le fait en chinois, en arabe, en russe, avec un accent parfois approximatif, mais à chaque fois l’effet est le même. Le visage de son hôte s’illumine, même celui de l’ex-espion Vladimir Poutine.

Rencontre mémorable avec Poutine

En 2014, année où la Suisse préside l’OSCE, l’Ukraine s’embrase et des troupes séparatistes pro-russes envahissent la région du Donbass. Président de la Confédération, Didier Burkhalter va révéler une stature d’homme d’Etat. Le monde découvre un fin négociateur, capable de convaincre tous les acteurs de déployer dans le terrain une mission d’observation de plus de 500 hommes.
Surtout, il réussit à convaincre Vladimir Poutine de s’engager dans un processus de désescalade lors d’une rencontre mémorable qui ne devait durer qu’une demi-heure le 7 mai au Kremlin. C’était pourtant très mal parti, le président russe se livrant à un monologue durant les 25 premières minutes.

Didier Burkhalter demande alors le même temps de parole pour lui présenter sa feuille de route de l’OSCE, que Vladimir Poutine finit par soutenir. La surprise est générale: CNN veut inviter le président suisse sur son plateau, mais celui-ci refuse, fidèle à sa devise selon laquelle l’homme doit s’effacer derrière sa mission. Une mission toujours accomplie par devoir.

Opposé à l’opportunisme

Fier de son président, le peuple le sacre «Suisse de l’année». Mais le monde politique attend désormais de lui qu’il profite de sa nouvelle notoriété pour faire progresser le dossier Suisse-UE. Sauf que ce n’est pas le style de la maison. Didier Burkhalter, qui déteste l’opportunisme, rechigne à «lier» les deux dossiers lors de ses rencontres.

Sur l’Europe, Didier Burkhalter mise tout sur «une rénovation de la voie bilatérale pour vingt ans». Il est contre l’adhésion à l’UE, mais aussi contre le statu quo actuel qui équivaut à un décrochage progressif de la Suisse du train de l’UE. La solution passe donc par un accord institutionnel avec l’UE, sésame pour obtenir d’autres accords d’accès au marché européen comme sur l’énergie et les marchés financiers.

Lire notre portrait: Didier Burkhalter n’avait plus «le feu sacré total»

Un accord dans les limbes

Comme un tel accord soulève la question des «juges étrangers» que combat farouchement l’UDC, il sait que sa proposition n’est pas majoritaire, mais table sur la responsabilisation des autres partis politiques lorsque le dossier aura mûri. Un espoir douché ces dernières semaines, même si, en mars dernier, il pense avoir fait lever l’obstacle des «juges étrangers» lorsque l’UE admet qu’une cour internationale – avec un juge choisi par la Suisse, un juge choisi par l’UE et un arbitre choisi par les deux premiers — tranche les litiges en dernier ressort.

Peu après, plusieurs ténors du PLR et du PDC font connaître leur opposition frontale. Le projet d’accord institutionnel est dans les limbes, ce qui risque fort de fâcher Bruxelles. Didier Burkhalter, l’optimiste indécrottable, doit s’avouer vaincu. Il s’efface pour dépersonnaliser le dossier. Cette fois, le courant contraire était devenu trop fort.


Didier Burkhalter, son verbe et sa prose

Allocutions et interviews rythment la vie d’un conseiller fédéral. Le Neuchâtelois Didier Burkhalter s’y est plié à sa manière. Extraits choisis

A côté de discours plus techniques et analytiques, le conseiller fédéral Didier Burkhalter a développé un verbe particulier pour ses nombreuses apparitions publiques. Celles-ci disent son attachement permanent à replacer la Suisse dans un contexte mondial, à mettre de l’humain dans la politique, mais aussi sa progressive désillusion vis-à-vis de l’Union européenne.

18 janvier 2017, NZZ (traduction: Le Temps)

«J’ai été beaucoup trop optimiste en ce qui concerne la libre circulation des personnes. L’Union européenne ne voulait simplement pas aller de l’avant pour trouver une bonne solution commune sur l’immigration et ça a été pour moi effectivement une surprise. Ç’aurait été dans l’intérêt des deux parties.»

5 janvier 2017, Schweizer Familie (traduction: Le Temps)

«L’engagement pour la paix est jusqu’à présent ma principale impulsion. Et je souhaiterais que beaucoup de personnes ressentent la même motivation.»

25 juin 2016, Le Temps

«A moyen terme, nous souhaitons offrir à la voie bilatérale un cadre qui lui permettra de vivre durablement. Nous allons continuer de le négocier. Si le Conseil fédéral en accepte le résultat, nous le présenterons au parlement, qui se prononcera. Nous sommes d’accord sur les trois quarts du mandat et devons encore nous entendre sur le dernier quart.»

29 février 2016, ouverture de la 31e session du Conseil des droits de l’homme à Genève

«A-t-on progressé dans le respect des droits de l’homme? La vraie réponse se lit dans le regard des enfants de 10 ans.»

31 janvier 2016, Le Matin Dimanche

«Les discussions (ndlr: avec Bruxelles) ne piétinent pas du tout. Mais un accord est compliqué à obtenir, parce qu’il doit être conforme à notre Constitution ainsi qu’aux règles de l’accord sur la libre circulation des personnes. […] Nous avons gravi les 95% de la montagne, mais ce sont les cinq derniers les plus durs.»

12 septembre 2014, à l’occasion du bicentenaire de l’adhésion du canton de Neuchâtel à la Confédération

«Notre drapeau neuchâtelois, lui, est simple et sincère comme la nature. Sous la brise ou la bise, par vents et joran, il ne mêle certes pas vraiment les couleurs, mais les approche, les additionne, les met en valeur; les cache, pour mieux les découvrir.

D’abord, le vert: la couleur d’espérance dans nos vallées et nos pâturages, celle des grands sapins qui transmettent à nos forêts cette beauté aussi profonde que l’amour qu’on porte à nos montagnes.

Puis le rouge: cette teinte flamboyante sur les joues des vignobles lorsque le soleil d’automne y a égaré ses rayons sans compter. Le rouge du pinot, aussi, qu’on dit pourtant noir et qui se retrouve dans des verres que l’on porte haut, en Bas comme en Haut, pour dire tout bas, en bons Neuchâtelois, l’amitié qu’on se porte.

Enfin, le blanc: celui qui coule du chasselas doré, ou celui de nos terres agricoles recouvertes par le long hiver. Ou encore celui du lac qui semble s’amuser de nous en scintillant apparemment sans fin.»

Février 2014, en réponse indirecte au ministre PS français Arnaud Montebourg, qui avait qualifié le vote du 9 février de «lepénisme en vrai»

«Tout ce qui est excessif est insignifiant.»

4 septembre 2013, L’Hebdo

Eprouvez-vous du plaisir à être conseiller fédéral?

«Non! Le plaisir, je le ressens dans ma sphère privée. La tâche du conseiller fédéral est un mandat, une lourde responsabilité, qui m’occupe jour et nuit et qui m’oblige à sacrifier une partie de ma vie privée. Bien sûr, j’aime ce que je fais, mais je travaille d’abord pour le bien public, pour la prochaine génération. Lorsque c’est dur, je pense d’ailleurs souvent à mes fils.»

Dossier
Succession de Didier Burkhalter: l'élection d'Ignazio Cassis au Conseil fédéral

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