Démission

Didier Burkhalter quittera le Conseil fédéral au 31 octobre

Le ministre des Affaires étrangères part après avoir passé moins de huit ans au gouvernement. Sa gestion du dossier européen était de plus en plus critiquée, notamment à droite

On ne le voyait pas partir si vite, si tôt. Le ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter quittera le Conseil fédéral le 31 octobre.

«Après une bonne trentaine d’années d’engagement politique — dont les huit dernières au Conseil fédéral — je ressens naturellement le besoin d’écrire prochainement une nouvelle page dans ma vie», écrit le Neuchâtelois dans sa lettre de démission remise mercredi au président du Conseil national Jürg Stahl.

«Je ne sais pas encore quelle encre je vais utiliser pour cela, mais je pense qu’elle aura des couleurs plus personnelles et moins visibles publiquement, poursuit-il. Je suis convaincu que l’un des secrets de cette sérénité helvétique, sur laquelle le temps ne semble pas avoir de prise, tient au fonctionnement de son collège gouvernemental, qui doit se renouveler sans cesse.»

La nouvelle est tombée par surprise en plein débat au Conseil national. Le libéral-radical avait été élu au Conseil fédéral en 2009. Il a succédé à son collègue de parti Pascal Couchepin, dont il a repris le Département de l’intérieur avant de migrer aux Affaires étrangères en janvier 2012. Il venait du sérail, ayant siégé au Conseil national de 2003 à 2007 puis à celui des Etats pendant deux ans. Le politicien a aussi été l’un des plus jeunes à siéger à l’exécutif de la Ville de Neuchâtel.

Le départ du conseiller fédéral neuchâtelois, après moins de huit ans au gouvernement, n’est pas une totale surprise. Les critiques s’étaient multipliées ces derniers mois contre son effacement dans le dossier européen et sa politique étrangère dépassionnée, voire distante, largement focalisée sur les missions de bons offices à l’étranger.

Epineux dossier européen

En juillet dernier, les spéculations avaient commencé à circuler: Didier Burkhalter ne se représenterait pas en 2019 pour un nouveau mandat de quatre ans. Le Temps y avait fait brièvement allusion.

Au début de l’année, rebelote: un grand chambardement se profile au Conseil fédéral, en raison notamment du manque d’envie de Didier Burkhalter de rester au gouvernement – avant même d’être élu, il avait sérieusement hésité à y entrer, rappelait-on alors. Mais on croyait toujours que Didier Burkhalter se maintiendrait au moins jusqu’en 2019.

C’était compter sans le très épineux dossier européen, dans lequel son attitude a donné lieu à de vifs reproches. L’enjeu des derniers mois était de mettre en œuvre l’initiative de l’UDC limitant l’immigration, notamment européenne, ce qui est contraire aux accords de libre circulation avec l’UE. Le parlement s’est plaint amèrement de l’attitude indécise du Conseil fédéral, qui s’en est remis aux élus des deux chambres pour trouver une solution très édulcorée au problème.

Depuis le printemps, les attaques visant le Neuchâtelois, et venant aussi du camp bourgeois, avaient redoublé. Avec toujours le même reproche: Didier Burkhalter promet une solution avec l’Europe mais rien ne vient, il ne défend pas assez énergiquement son dossier et se trouve en porte-à-faux avec la majorité eurosceptique du parlement.

Très sévère, un PLR romand confiait au Temps en avril: «On a l’impression qu’il est toujours en train de raconter les mêmes histoires. Il n’y a plus de fond. […] En 2019, il aura fait dix ans au sein du Conseil fédéral. Ce serait bien qu’il parte.»

Nul doute pour les connaisseurs que ces critiques ont fait mal. Sous ses dehors réservés, prudents, Didier Burkhalter est réputé sensible.

Mais surtout, personne ne croit plus au projet d'accord institutionnel avec l'Union européenne que Didier Burkhalter défendait depuis longtemps. Vendredi, le Conseil fédéral doit discuter de ses options pour la suite des négociations avec l’UE. Or, il n’y a pas de majorité à ce stade pour soutenir ce texte prôné par Bruxelles et par le Neuchâtelois, qui y voyait le moyen de stabiliser voire développer la relation bilatérale.

Négocié depuis des années, le projet d'accord est politiquement vulnérable en raison de la question des «juges étrangers» brandie par l'UDC. Didier Burkhalter voulait octroyer un pouvoir d'arbitre à la Cour européenne de justice en cas de litige entre la Suisse et l'UE, un chiffon rouge pour les populistes. 

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Mais devant la presse, Didier Burkhalter a assuré que l'Europe n'avait pas pesé dans son choix, qu'il a décrit comme une «décision naturelle, qui est venue assez rapidement».

«Ce n'est pas la question européenne ou la position du Conseil fédéral sur ce dossier qui m'a fait faire ce pas de côté», a assuré Didier Burkhalter, cité par l'agence ATS. «C'est le bon moment pour moi, c'est tout.» Le ministre dit avoir pris sa décision définitive dimanche. Le PLR a été informé depuis peu. Le Conseil fédéral mercredi.

«Je sais que cela va être dur d'aller dans le sens que je souhaite sur ce dossier européen, mais je continuerai à y croire, a-t-il encore déclaré. Il revient au Conseil fédéral et à la personne qui me remplacera de décider comment aller de l'avant. Le jeu est ouvert.»

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Le départ anticipé du ministre des Affaires étrangères pose la question de sa succession. Dans le système de concordance suisse, son siège reviendra tout naturellement à un libéral-radical. L’occasion semble belle pour le Tessin, qui n’est plus représenté au Conseil fédéral depuis 1999, de retrouver sa place au gouvernement. Un nom émerge immédiatement: celui d’Ignazio Cassis, spécialiste de l’assurance maladie, parfait germanophone et francophone, considéré comme l’un des parlementaires suisses les plus influents. Il est chef du groupe libéral-radical aux chambres.

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En revanche, la présence de deux autres Romands au Conseil fédéral (Alain Berset et Guy Parmelin) risque de rendre difficile l’élection d’un nouveau francophone, même si le Genevois Pierre Maudet est considéré depuis longtemps comme un candidat potentiel à la fonction suprême.

Autre changement en vue: la répartition des sièges au Conseil fédéral. Alain Berset pourrait être intéressé par une rocade aux Affaires étrangères, surtout s'il gagne la votation cruciale sur sa réforme des retraites le 24 septembre. 

Quant au futur de Didier Burkhalter, il est incertain. Le ministre a refusé de dire ce qu'il pensait faire. Beaucoup d'observateurs lui prêtent l'intention de poursuivre sa carrière au niveau international. En 2014, Didier Burkhalter avait exercé la présidence de l'OSCE, une organisation sécuritaire où il avait traité du conflit en Ukraine, s'attirant notamment les louanges de la Russie pour son attitude neutre et professionnelle. 

Dossier
Succession de Didier Burkhalter: l'élection d'Ignazio Cassis au Conseil fédéral

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