Politique européenne

Didier Burkhalter, seul au monde

Absent du débat sur l’Europe, fuyant les médias, coupé de son parti, le conseiller fédéral neuchâtelois semble plus isolé que jamais. Même ses soutiens romands le lâchent

Qu’il semble loin le temps des lauriers pour Didier Burkhalter quand, fin 2014, devenu ami de John Kerry, interlocuteur de Vladimir Poutine, pompier sur le front ukrainien, le Neuchâtelois apparaissait comme un président de la Confédération à l’aura internationale. Une rareté qui lui a même valu le titre de «Suisse de l’année».

Depuis, «son étoile a pâli», admet sans grande difficulté un membre de son parti. Longtemps protégé au parlement par une garde d’élus charmés par sa ligne de radical humaniste, le Neuchâtelois semble aujourd’hui plus isolé que jamais. «Où est Didier Burkhalter?» Cette question rhétorique que la presse alémanique développe à intervalles réguliers se pose désormais à la lumière du dossier européen. Et cette lumière est crue.

Attentes déçues

Alors qu’un accord institutionnel avec l’Union européenne (UE) pourrait être conclu cette année déjà, le silence du ministre devient assourdissant pour les partisans d’un développement des relations bilatérales. Ils attendent du Neuchâtelois qu’il descende dans l’arène populaire pour expliquer l’importance du sujet. Car la bataille sera âpre. L’Union européenne a fait de cet accord une condition sine qua non à la conclusion de nouveaux traités sectoriels. Mais il inspire aussi une profonde méfiance à toute une frange de la population.

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Estimant que ce volet institutionnel n’aurait aucune chance en votation, les partis gouvernementaux et les organisations économiques s’en distancient. Mais, sous le vernis, les positions sont plus ouvertes. «Si le problème des juges étrangers est réglé, on peut gagner», avance Christian Lüscher, vice-président du PLR. «Mais il faudrait aujourd’hui un signal de Didier Burkhalter pour rassurer, ajoute un cadre d’economiesuisse. Où est-il?»

«Il ne se salit pas les mains»

Tout en retenue, Didier Burkhalter fuit les médias et les tribunes populaires. L’ancien footballeur brille à l’extérieur, pas à domicile. Dernièrement en commission, des députés lui ont demandé de prendre son bâton de pèlerin pour expliquer l’intérêt de l’accord institutionnel notamment auprès des organisations patronales. Le Neuchâtelois aurait répondu que ce n’est pas à l’économie de dicter ses conditions tant que les négociations sont en cours.

Il faut se souvenir qu’en 2009, Didier Burkhalter avait fortement hésité à se porter candidat au Conseil fédéral. En 2013, à la veille d’entamer son année présidentielle, il confiait à «L’Hebdo» n’éprouver «aucun plaisir» à être conseiller fédéral. Sa prudence a fini par lasser même ceux qui l’ont soutenu par le passé. «C’est bien qu’il s’exprime dans les médias sur la Turquie ou la peine de mort. Mais il doit aussi mener le débat sur la politique européenne, assène le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE). Finalement, il est égal à lui-même. Il n’a jamais été présent quand il a fallu se salir les mains à l’interne.»

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Sans prise sur son parti

Plus dérangeant, Didier Burkhalter a aussi perdu toute prise sur son propre parti – sur la politique européenne mais aussi sur la coopération – et il semble s’en accommoder. «On a l’impression qu’il est toujours en train de raconter les mêmes histoires. Il n’y a plus de fond», évoque un PLR romand. Heureusement qu’officiellement, la direction du parti lui reste fidèle. «Didier Burkhalter a une ligne claire et ne s’en écarte pas en fonction de la vitesse et du sens du vent. Il est lisible. C’est agréable dans les relations avec les autres pays», loue le vice-président Christian Lüscher. Mais, sous un trait d’ironie, lors de son départ de la présidence du PLR l’an dernier, Philipp Müller résumait l’image fleur bleue qui colle à la peau du ministre: «S’il y a une guerre qui commence quelque part, alors Didier Burkhalter surgit pour y mettre fin.»

Pour Yves Nidegger (UDC/GE), «la position de Didier Burkhalter est plutôt le symptôme du poker menteur dans lequel on est engagé. Le PS veut l’adhésion à l’UE, le PLR ne veut pas quelque chose de très différent. Seule l’UDC ne veut pas de cet accord-cadre avec l’UE.» A la fin, les masques pourraient selon lui tomber à la faveur du Neuchâtelois. Mais l’élu UDC admet «qu’on n’est plus vraiment sûr de savoir ce que Didier Burkhalter recherche».

Départ en 2019?

Même si les négociations techniques sur l’accord institutionnel aboutissent cette année, il faut compter encore deux à trois ans avant un éventuel vote. Et si Didier Burkhalter savait déjà qu’il ne sera pas l’homme qui mènera cette campagne? Certains le souhaitent en tout cas. «En 2019, il aura fait dix ans au sein du Conseil fédéral. Ce serait bien qu’il parte», lâche un PLR romand.

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