Interview

Didier Castella: «Ne craignons pas les décisions impopulaires»

Homme de contraste, docteur en physique, montagnard élevé à l’ombre du château de Gruyères, Didier Castella a su forcer le destin pour devenir le 100e conseiller d’Etat de son canton. A 48 ans, il se profile comme le nouvel homme fort de la politique fribourgeoise

Il n’aurait jamais dû être élu au Conseil d’Etat. Didier Castella n’était pas du bon parti, ni de la bonne région, encore moins du bon sexe. Selon les experts, la formule magique à la sauce fribourgeoise ne tolérerait pas un second homme PLR gruérien au sein de son gouvernement cantonal. Mais, docteur en physique de formation, l’homme sait que les hypothèses ne se vérifient qu’à l’épreuve des faits. Didier Castella s’est lancé corps et âme dans l’élection complémentaire provoquée par la démission surprise de la Verte Marie Garnier. Pendant que la gauche s’entre-déchirait, l’ancien président du PLR cantonal menait une campagne volontariste et rassembleuse. Lors du second tour du scrutin, le dimanche 25 mars, il était élu au Conseil d’Etat, reléguant sa concurrente socialiste à 7000 voix. Un plébiscite inimaginable quelques semaines auparavant. Didier Castella prêtera serment et entrera en fonction le mardi 22 mai. Pour beaucoup, il se profile comme le nouvel homme fort du gouvernement fribourgeois.

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Le Temps: Sur les terrains de football de 3e ligue, on vous avait surnommé «le bœuf», en référence à votre jeu de solide défenseur, rugueux sur l’homme. C’est la même tactique que vous employez en politique?

C’est certain qu’en football, je n’étais pas le plus doué techniquement. Physiquement, par contre, j’étais très présent, sans commettre tant de fautes que cela, je le précise. En politique, mon attitude est différente. Je ne cherche pas la confrontation à tout prix. Même s’il est vrai que je m’engage avec force, je ne crois pas être un politicien rugueux. Mais j’ai des convictions profondes, j’essaie de les défendre. Je reste néanmoins toujours disposé à négocier, à trouver des compromis.

A Fribourg, on vous dit justement assagi depuis votre terrible accident du 23 juillet 2016, au Canada. Votre quad s’est renversé sur vous, brisant vos jambes et votre bassin, ce qui vous a valu de passer plusieurs mois en chaise roulante. Qu’est-ce que cette épreuve a changé en vous?

Fondamentalement, je n’ai pas l’impression d’avoir changé. A travers l’accident, j’ai cependant pris conscience de ma fragilité. Dans la vie, tout peut s’arrêter très vite. Quelques secondes d’inattention et je me suis retrouvé complètement dépendant, alité, incapable de faire quoi que ce soit par moi-même. Avoir besoin des autres, n’être plus rien tout seul a été une sacrée leçon d’humilité. Dans ma vie, j’avais rarement souffert. Depuis, j’ai davantage de compréhension envers les personnes qui traversent des difficultés. Ma sensibilité a changé. Je doute davantage, j’ai moins de certitudes.

Lorsque l’on tombe aussi bas et que l’on peut remonter, cela vous donne une motivation nouvelle. On a envie de la communiquer.

Vous auriez très bien pu mourir lors de cet accident. Mais au lieu de lever le pied, vous êtes revenu très vite à la politique. Pourquoi tant de hâte?

Beaucoup étaient persuadés que l’accident allait me freiner. Cela n’a pas été le cas. Cette volonté d’avancer est trop ancrée en moi. Les médecins avaient prédit qu’il me faudrait au minimum deux ans de rééducation avant de pouvoir reprendre le sport. Après six mois, j’effectuais déjà quelques exercices. Je suis conscient que j’ai aussi eu de la chance. Mon état de santé a toujours évolué dans le bon sens, ce qui m’a permis de rester positif. Lorsque l’on tombe aussi bas et que l’on peut remonter, cela vous donne une motivation nouvelle. On a envie de la communiquer. Quand l’opportunité de se présenter au Conseil d’Etat s’est présentée, j’ai foncé. Le gouvernement m’avait toujours intéressé. Mais je ne m’étais jamais fait beaucoup d’illusions. De par mon parti et mon district, la porte était relativement fermée. Mais là, avec la complémentaire, c’était l’occasion d’essayer au moins une fois…

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Et aujourd’hui, certains vous voient comme le futur homme fort du Conseil d’Etat…

Je prends ces remarques comme une reconnaissance. Mais la réalité, c’est que je suis le petit dernier. Je vais tout prochainement rentrer en fonction. Je dois d’abord bosser mes dossiers, construire mon réseau, apprendre le fonctionnement du collège. Dans un deuxième temps, j’essaierai d’apporter ma contribution. Le but n’est pas d’être l’homme fort du Conseil d’Etat, c’est d’avoir un Conseil d’Etat fort. Les citoyens attendent de l’unité au sein de leur gouvernement, ils ne veulent pas voir une seule tête sortir.

Vous avez fait campagne sur la notion de rassemblement. Mais, en faisant glisser le Conseil d’Etat vers un collège plus à droite et masculin, votre élection ne va-t-elle pas au contraire davantage diviser?

L’alchimie d’un gouvernement est avant tout une affaire de personnalités, indépendamment des partis, des genres, des professions. Le Grand Conseil est très politisé; les rapports de force se manifestent de manière différente au Conseil d’Etat. On ne peut pas être dans la confrontation. Il faut trouver des majorités pour les défendre ensemble devant le peuple. Après les premiers contacts avec mes futurs collègues, j’ai un très bon sentiment. J’ai toujours su démontrer que j’étais capable de travailler avec tout le monde et de rassembler. Lors de ma présidence du PLR fribourgeois, j’ai ainsi été l’un des porteurs de la grande alliance de droite en laquelle peu de monde croyait.

Le Conseil d’Etat fribourgeois garde l’image d’un gouvernement qui gère bien les affaires courantes, prudent, mais sans grande vision. Vous-même, alors député, avez souvent critiqué ce manque de souffle. Qu’est-ce qu’il faut changer?

Par le passé, en tant que membre du législatif, il est vrai que j’ai critiqué le manque de direction du Conseil d’Etat. Souvent, celui-ci s’est retrouvé contraint de réagir dans l’urgence, sous la pression du Grand Conseil. Nous devons nous montrer courageux, prendre des positions fortes pour le futur. Nous ne devons pas craindre les décisions impopulaires, si c’est pour le bien du canton. Par exemple – je l’ai répété durant ma campagne –, nous devons instaurer le principe de la primauté des cotisations pour la caisse de pension de l’Etat, et non plus la primauté des prestations. Pour faire avancer ce canton, le gouvernement doit venir avec des propositions, tout en étant prêt à accepter le débat. Sans direction claire, on stagne.

Depuis longtemps, Fribourg se cherche une place entre Berne et l’Arc lémanique. Que manque-t-il au canton pour véritablement la trouver?

Fribourg est le canton qui a connu la plus grande progression en termes de démographie. Mais l’économie n’a pas toujours suivi. La dynamique est là, il faut la renforcer. Nous devons notamment mener une politique foncière active afin de saisir les opportunités, car les terrains manquent sur l’Arc lémanique. Nous avons une carte à jouer: Fribourg n’est pas seulement à mi-chemin entre Berne et Lausanne, mais aussi à mi-chemin entre Zurich et Genève. Nous devons également accorder des moyens plus importants au parc technologique BlueFactory, pour faire avancer l’innovation et soutenir les entreprises. Ces prochaines années, enfin, nous réservent de gros enjeux, entre autres avec l’Agroscope [le centre de compétences de la Confédération pour la recherche agricole, ndlr], qui souhaite concentrer ses activités. Une restructuration qui pourrait voir le centre fribourgeois de Posieux devenir l’un des principaux sites, voire l’unique. A terme, dans les domaines de l’agroalimentaire et de la construction notamment, Fribourg doit devenir un leader national.

Est-ce que votre carrière politique aurait fait rêver le petit Didier Castella qui grandissait à l’ombre du château de Gruyères?

J’ai vécu mes dix premières années à Bulle. J’étais un garçon timide et réservé. Puis nous avons déménagé à Pringy [village de la commune de Gruyères, ndlr]. Je passais pour le citadin qui débarquait. Mais c’est là que j’ai pu prendre ma place, gagner en assurance. J’ai commencé la politique en m’engageant dans la vie locale comme président, à 20 ans, de la société de jeunesse. Tout s’est ensuite enchaîné assez naturellement, et j’ai été élu à l’exécutif de Gruyères, dont j’ai été le vice-syndic. C’est une commune particulière, avec d’importantes charges de représentation; j’ai, par ce biais, accueilli de nombreux conseillers fédéraux. Les intérêts du secteur touristique, le rôle de Gruyères dans l’image du canton et du pays, tout cela vous force à voir au-delà des frontières.

Docteur en physique, vous êtes un scientifique de formation. Qu’est-ce qui vous a poussé à sortir des laboratoires pour vous lancer dans l’arène politique?

Je suis avant tout un homme de sciences. C’est la curiosité et l’envie de découverte qui m’ont poussé à devenir physicien. J’aime observer des phénomènes et tenter de les comprendre. Mais je n’ai jamais été le scientifique en blouse blanche enfermé dans son laboratoire, comme le grand public peut se l’imaginer. Dès le début de ma carrière professionnelle, j’ai tenté de créer des ponts entre la recherche et l’application. Rapidement, c’est moi que l’on envoyait communiquer ou défendre un budget. J’apprécie ces contrastes, passer d’un milieu à l’autre, avoir un pied dans un auditoire universitaire [Didier Castella préside le sénat de l’Université de Fribourg, ndlr] et un autre dans la terre, en montagne. Un attrait pour la nature qui m’a certainement été transmis par mon père, inspecteur forestier.

Fondamentalement, je ne me verrais pas membre d’une formation politique écologiste car, pour moi, un parti doit être plurithématique.

En parlant de contraste, vous êtes un spécialiste des questions environnementales, mais vous travailliez jusqu’à votre élection au sein du secrétariat général du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) à Berne, un énorme pollueur. N’est-ce pas schizophrénique?

Au contraire. Il est nécessaire de s’intéresser au plus gros pollueur lorsque l’on fait de la politique environnementale, car c’est là qu’on a les plus grands leviers d’action. Au DDPS, j’ai pu développer des programmes avec des incidences énormes. De par sa mission, le secteur militaire restera un important consommateur d’énergie. Mais, on le sait peu, il fait beaucoup dans le domaine écologique. Nous avons ainsi pris des mesures visant à supprimer tous les chauffages à combustible fossile des bâtiments. L’impact mesurable est énorme quand on sait que l’armée est le plus important propriétaire immobilier du pays.

Vu votre sensibilité, pourriez-vous imaginer mener une carrière au sein d’un parti écologiste?

Je m’étais un temps posé la question au niveau du parti des Vert’libéraux. J’ai cette sensibilité de l’environnement, tout en arrivant avec une approche scientifique, qui vise l’efficacité. Trop souvent, les Verts s’engagent pour des mesures très administratives, compliquées à mettre en œuvre, qui donnent bonne conscience mais qui apportent finalement peu pour la nature. Fondamentalement, je ne me verrais cependant pas membre d’une formation politique écologiste car, pour moi, un parti doit être plurithématique. C’est ce cloisonnement qui explique en partie les difficultés des Verts et des Vert’libéraux lors des dernières élections fédérales.

Le Prix Nobel de chimie Jacques Dubochet déclarait récemment, s’appuyant sur la science, que «la gauche, c’est l’intelligence, la droite, c’est l’égoïsme». Qu’en dit le physicien que vous êtes? La droite est-elle égoïste?

Je n’ai bien évidemment pas la même vision des choses. En souhaitant un individu responsable, la droite ne se montre pas égoïste. J’ai toujours défendu une approche humaniste; les personnes les plus en difficulté doivent être soutenues. Mais à la base de notre pensée, au PLR, chacun doit se prendre en charge. A mes yeux, c’est une solidarité poussée à l’extrême, où on ne pense qu’à soi en attendant que la société se charge de tout, qui est une attitude égoïste.


Questionnaire de Proust

Un lieu?

Un endroit entre lac et montagne, comme le lac des Quatre-Cantons, le lac d'Annecy ou le lac de Gruyère.

Un livre?

En clin d’œil à la réponse d’avant: «Là où lac et montagne se parlent», de l’ancien conseiller fédéral Didier Burkhalter.

Un plat?

Les filets de perche.

Un homme qui vous inspire?

Winston Churchill.

Une femme qui vous inspire?

Toutes les femmes qui arrivent à concilier famille, loisirs et travail.

Un animal?

Le cheval, pour sa force et sa noblesse.

Une couleur?

Le bleu et le vert, le ciel et la terre, les couleurs que l'on retrouve dans la nature.

Une qualité?

Le respect des autres.

Un film?

«Le cercle des poètes disparus».


Profil

1970: Naissance le 31 mars. Il grandit à Bulle, puis à Pringy (commune de Gruyères), village où il habite toujours.

1999: Doctorat en physique à l’Université de Fribourg.

2000: Vice-syndic de la commune de Gruyères.

2011: Election au Grand Conseil fribourgeois. Réélu en 2016.

2012: Présidence du PLR cantonal.

2013: Responsable environnement et énergie au secrétariat général du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS).

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