Loup

Les difficultés de la justice face aux braconniers

En Valais, trois braconnages de loups ont été répertoriés depuis 1998. Si la première affaire a été élucidée, deux instructions sont toujours en cours. Les enquêteurs se heurtent à l'omerta des montagnards

Dans les Alpes, personne n’aime parler du braconnage des loups. Selon le monitoring du centre de coordination des prédateurs, cinq canidés ont été abattus illégalement depuis 1998, trois en Valais et deux dans les Grisons. Jusqu’ici, la justice n’a identifié qu’un seul braconnier, un Haut-Valaisan décédé pendant l’enquête.

En Valais, deux instructions sont toujours en cours. La police et le Ministère public ne s’expriment pas. Président des sociétés valaisannes de chasse, Daniel Kalbermatter condamne ces tirs illégaux: «La régulation des loups est une question politique et le braconnage est contre-productif.»

Il n’est pas étonnant que les braconniers se sentent pousser des ailes

Pour Raphaël Arlettaz, professeur de biologie à l’Université de Berne, «les dirigeants valaisans entretiennent sciemment un climat délétère qui n’encourage pas à respecter la loi, et il n’est pas étonnant que les braconniers se sentent pousser des ailes.»

Lire l'interview de François Biollaz, biologiste et chasseur: «Si on abat un loup, un autre prend sa place»

Le loup de Mayoux

Le 17 février dernier, trois enfants découvrent le cadavre d’un loup à Mayoux, dans le val d’Anniviers. La dépouille gît à une cinquantaine de mètres des premiers chalets. L’animal a été touché à l’épaule par une balle. Le Ministère public ouvre une enquête et la police lance un appel à témoins. Le Groupe Loup Suisse promet une récompense de 10 000 francs pour toute dénonciation permettant l’identification du coupable.

Rapidement, l’Université de Lausanne identifie la femelle F16. Elle a été observée pour la première fois en juin 2014 dans le Haut-Valais, là où la présence d’une meute a été confirmée en octobre dernier. Dans l’intervalle, elle a été aperçue régulièrement dans le val d’Hérens et le val d’Anniviers. La veille de la découverte, un coup de feu a été entendu dans la nuit.

Lire notre revue de presse: Réactions après le braconnage de la louve par une de ces «immondes crapules»

Un chasseur visé par la justice

Dans les pages du Nouvelliste, les enfants qui ont retrouvé la dépouille parlent d’un homme d’une septantaine d’années accompagné d’un chien: «Il n’avait même pas l’air intrigué et il avait vraiment l’air bizarre.» Chasseur de longue date, ancien policier domicilié à quelques dizaines de mètres du site, l’homme serait inculpé par le Ministère public.

Selon plusieurs sources concordantes consultées par Le Temps, des agents de police ont perquisitionné les domiciles du chasseur et de ses proches. Entendu plusieurs fois, l’intéressé refuse de répondre. L’un de ses proches s’oppose à la saisie d’armes utilisées par le suspect. Malgré l’audition de nombreux témoins présumés, la justice se heurte au silence des Anniviards. Tout le monde sait, mais personne ne parle.

Sollicité, le procureur général Nicolas Dubuis ne confirme pas ces informations: «Les secrets de l’instruction et de fonction m’empêchent de communiquer d’avantage à ce stade des investigations.»

L’enquête reprend à Rarogne

Le 7 mars 2016, le cadavre d’un loup a été retrouvé au bord du Rhône dans la région de Rarogne, dans le Haut-Valais. Menée à l’Université de Berne, l’autopsie a conclu que le mâle M63 a été abattu avec une arme à feu. Le Service valaisan de la chasse a déposé une dénonciation pénale. Une année plus tard, le Ministère public suspendait son enquête, faute d’éléments probants.

L’instruction reprend en avril dernier. Le procureur Rinaldo Arnold ne communique pas les éléments qui ont motivé sa décision. Un proche du dossier évoque les suspicions qui pèsent sur un retraité domicilié dans la région, lui aussi chasseur de longue date et précédé d’une réputation turbulente. L’intéressé nie toute implication dans ce braconnage.

La solidarité des Valaisans

Rédacteur en chef de la revue spécialisée Diana, Jean Bonnard sourit: «Les braconniers sont malins, ils prennent leurs précautions et ils bénéficient souvent des solidarités locales.» Pour le journaliste, la justice fait son travail mais elle se heurte à la résistance des témoins: «Personne ne parle, et il est très difficile de réunir des preuves matérielles.» En Valais, l’opinion publique semble majoritairement défavorable au loup.

Les braconniers sont malins et bénéficient souvent des solidarités locales

La semaine dernière, face au parlement, le ministre Jacques Melly a détaillé les dégâts exponentiels du loup. Le canidé a tué 37 animaux de rente en 2012, et 217 en 2016. En janvier, les démocrates-chrétiens du Haut-Valais ont déposé une initiative qui entend limiter les grands prédateurs. Ils ont récolté 9500 signatures, alors que 6000 suffisaient.

Lire aussi: Le Valais veut la peau du loup sans restriction


Le mystère du loup empoisonné

Une louve morte retrouvée à Jaun est au cœur d’une enquête du Ministère public fribourgeois. Avec, en ligne de mire, un singulier personnage, l’élu UDC Roger Schuwey

Un loup de moins. C’est dans la commune fribourgeoise de Bellegarde (Jaun en allemand), près du village de la Villette (Im Fang), que la dépouille d’une louve a été retrouvée vendredi. Pour le canton, terre d’accueil des loups depuis 2007, ce crime est une première.

La population du Canis lupus fribourgeois demeure difficile à recenser de façon exhaustive. En 2016 toutefois, deux individus avaient été identifiés. Baptisés F13 et M64, le couple avait été observé ensemble. Ce qui laissait présager aux gardes faunes une probable portée et, donc, une meute future dans les Préalpes fribourgeoises. Un autre individu, un jeune, aperçu dans les rues de Bulle en février, a disparu sans laisser de traces.

Neuf animaux morts

Le cadavre découvert vendredi est une femelle. C’est certain. Etait-elle F13? Etait-elle portante? L’enquête est en cours et le Ministère public fribourgeois attend les résultats de l’autopsie effectuée à l’Institut de pathologie de l’Université de Berne pour donner une réponse. Un éclairage toutefois. «Il est hautement vraisemblable que l’animal ait été empoisonné», livre Alessia Chocomeli, la procureure générale adjointe, qui a ouvert une procédure pénale pour délit contre la loi fédérale sur la protection des animaux. «Cela paraît logique, car dans un laps de temps de quelques heures, neuf animaux [en plus du loup] ont été retrouvés morts dans un périmètre restreint.» Découverts entre le 6 et le 9 juin, six renards, un milan noir, un chat et un blaireau semblent avoir partagé le même menu que la louve assassinée.

Bien que le prévenu visé par la procédure pénale jouisse pour l’heure de la présomption d’innocence, son identité a été dévoilée dans la presse à la suite d’une perquisition menée chez lui samedi à Im Fang. Son nom? Roger Schuwey. Propriétaire de l’hôtel Zur Hochmatt et chasseur passionné, il est connu comme le loup blanc au Grand Conseil fribourgeois, où il siège en tant que député UDC. Dans La Liberté, l’homme réfute toute accusation. Contacté mercredi par téléphone, il nous a dirigés sans détour vers son avocat et collègue de parti, Nicolas Kolly, qui ne nous a pas rappelés.

Au village, les bouches restent closes. Le syndic PDC Jean-Claude Schuwey, qui ne présente pas de lien de parenté avec le prévenu, préfère ne pas prendre position quant à l’interpellation du chasseur. En ce qui concerne le loup dans ses montagnes, il l’accepte mais il s’en passerait: «Je n’irais pas le tuer, mais cet animal ne me sert à rien. Je ne sais pas pourquoi cette bestiole a été réintroduite par ici. Il est protégé, soit, mais on a eu des attaques sur le bétail, ici. Et il a même mangé un cerf! Introduire cette bête dans nos montagnes, c’est contribuer à dépeupler nos régions.»

«Jamais aucun humain n’a été agressé»

Des attaques d’animaux de rente, il y en a eu dans le canton, mais Dominique Schaller, chef du Service des forêts et de la faune du canton, précise: «Les troupeaux protégés par des chiens n’en ont jamais subi. Et jamais aucun humain n’a été agressé.» Depuis 2008, un groupe de coordination «Loup», formé par des spécialistes, a été constitué afin de trouver un terrain d’entente entre les différents acteurs concernés par l’animal. Parmi eux, tous s’accordent sur un point: si le loup s’installe dans les Préalpes fribourgeoises, c’est que le terrain lui est favorable. N’en déplaise à certains. (Caroline Christinaz)

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