Un dissident, Christan Huber? Ancien procureur et juge au Tribunal cantonal, il a 60 ans. Il fut élu en 1999 sous les couleurs de l'UDC au Conseil d'Etat zurichois. Aujourd'hui encore, il assure partager toutes les convictions de son parti, que ce soit en matière d'asile ou du rôle de l'Etat. Certes, sa position de ministre des Finances dans un canton où ses coreligonnaires ont refusé en bloc déjà quatre fois le budget n'a jamais été confortable.

Mais s'il préfère ne pas se représenter au gouvernement, c'est surtout à cause des attaques personnelles de certains dirigeants du parti, notamment ceux qui militent pour une baisse des salaires des conseillers d'Etat en les traitant au passage d'incapables et de paresseux. Ce magistrat qui cultive l'humour à froid l'admet: brillamment réélu il y a deux ans, dominant parfaitement ses dossiers, la décision d'abandonner son mandat lui coûte. Mais il ne voit pas d'autre solution.

Le Temps: Est-ce un homme en crise qui a abandonné son mandat de conseiller d'Etat? Ou est-ce le signe d'une crise au sein du parti?

Christian Huber: Je ne suis pas du tout en crise. Et mon parti ne l'est pas non plus. Jusqu'à présent, il existait comme un accord tacite qui veut qu'un membre de l'exécutif doive parfois se distancier des positions du parti. Depuis que Christoph Blocher n'est plus président de l'UDC zurichoise, la situation a changé et sans qu'on sache réellement pourquoi, cet accord tacite n'est plus valable. Dans le cas du paquet fiscal, je me suis affiché en tant que chef des Finances contre l'opinion du parti cantonal. Certains ont vu là une trahison. Pour Ueli Mauer, cette attitude n'est pas admissible de la part d'un représentant élu de l'UDC. Ma situation est devenue insoutenable. Car j'ai une certaine estime de moi-même et il y a une limite à ne pas franchir.

– N'est-ce pas une trahison envers les électeurs d'abandonner son travail en cours?

– J'ai été élu en tant que membre de l'UDC pour effectuer mon travail de manière correcte. Je constate que je ne suis plus soutenu par mon parti, que je n'ai plus de considération au sein du groupe parlementaire – notamment de la part des dirigeants. Je ne peux plus remplir mes devoirs de manière convenable. Quand presque tout ce que je fais ne rencontre que désaveu et incompréhension, il est nécessaire qu'un autre prenne le relais.

– La véritable question n'est-elle pas: un UDC peut-il siéger au sein d'un exécutif?

– Bien sûr que cette position est gérable. Le parti doit accepter qu'en tant que membre de l'exécutif, vous soyez investi d'une mission différente de celle exercée au sein du parti. A Zurich, l'UDC recueille plus de 30% des voix. Elle a sa place au gouvernement. Mais le parti devra en débattre: notre politique doit-elle être électoraliste ou pragmatique, c'est-à-dire disposée à la recherche du consensus? C'est notre dilemme. Membre de l'exécutif, je suis appelé à me pencher sur la réalité pour proposer des solutions. Si on décide de combattre tout ce qui ne répond pas à la ligne du parti, il n'y a plus d'issue politique envisageable.

– Avez-vous eu des contacts avec des membres de votre parti depuis l'annonce de votre départ? En avez-vous parlé avec Christoph Blocher?

– J'ai bien sûr rencontré des membres du parti. Mais bien avant ma décision, j'ai vainement cherché un contact avec Ueli Maurer. Quant à Christoph Blocher, même lorsqu'il était président du parti, il n'a jamais voulu se mêler du travail des élus UDC au gouvernement. Il a tout au plus adressé des conseils.

– Vous allez entrer dans l'histoire comme un grand argentier qui a passé son mandat à économiser les sous de l'Etat. N'est-ce pas un peu frustrant?

– Pas du tout. Economiser est très créatif. C'est dépenser de l'argent qui ne l'est pas.

– Le plan d'austérité lancé par le gouvernement zurichois il y a une année et demie est parmi les plus rudes de Suisse, et cela ne suffit quand même pas. Pourquoi?

– Zurich en tant que place financière est plus fortement dépendante des variations de l'économie. Si elle a des difficultés, nos rentrées fiscales en sont affectées immédiatement, et de manière douloureuse.

– Zurich a beaucoup réduit ses impôts ces dernières années. Ces baisses sont-elles à l'origine du mal?

– Il y a des décisions qui sont nécessaires si l'on veut maintenir la compétitivité de la place zurichoise. Une trop forte progression de l'impôt sur la fortune par exemple, ou l'impôt sur les successions auraient désavantagé Zurich par rapport à ses voisins.

Mais une diminution générale du taux d'impôt ne décharge que très peu les ménages, alors qu'elle entraîne un manque à gagner important, sans pour autant améliorer l'attractivité du canton. C'est la raison pour laquelle le gouvernement s'est opposé, en vain, à ce que le parlement baisse le taux des impôts de 5 points en 2002.

– Zurich va déjà très loin dans la réduction des prestations. Y a-t-il une limite à partir de laquelle la volonté d'épargner perd son sens?

– Nous n'avons pas encore stabilisé les dépenses. Nous fournissons encore des prestations à un niveau très élevé: on ne peut vraiment pas parler d'un Etat saigné à mort! Nous avons un système social si dense qu'il est impossible de passer entre les mailles. Mais naturellement, nous devons être très prudents pour ne pas réduire des prestations dans des domaines qui sont des atouts de notre région, comme la formation universitaire, les transports publics, la médecine de pointe.

– Ces derniers mois, la Ville de Zurich s'est distinguée surtout par son refus de projets de grande envergure, comme le Hardturm pour l'Eurofoot. Faut-il y voir un problème de mentalité?

– Je crois qu'il y a effectivement un problème. Mais avant d'être zurichois, il est plutôt suisse. Nous sommes tétanisés, nous avons perdu tout élan. Mais ces derniers temps, c'est vrai, le problème s'est focalisé autour de Zurich. On peut se demander quel investisseur aura encore envie de faire des projets s'il ne peut pas croire en leur concrétisation. Quant à savoir s'il s'agit d'un problème de mentalité… La situation est-elle vraiment meilleure en Suisse romande? Ce sont des projets spectaculaires qui font défaut, des projets qui témoigneraient de la capacité de ce pays à se renouveler.

– L'an dernier, vous êtes allé à la rencontre de la Suisse romande pour tenter de nuancer l'image de Zurich. Ce fut utile?

– De telles démarches ont forcément un côté positif. Mais depuis, l'abandon de quelques grands projets zurichois pourrait avoir eu une influence moins heureuse. Cela dit, je ne crois pas que la région linguistique la plus importante puisse être tenue pour seule responsable dans la relation qu'elle entretient avec les autres. Il est trop facile de se plaindre du «Röstigraben» sans rien entreprendre soi-même. Vous savez, nous n'avons pas de mot négatif pour qualifier les Romands, «welsch» n'est pas péjoratif. Dans l'autre sens, il me semble que les appellations dépréciatives ne manquent pas (rires).