Surveillance des assurés

Dimitri Rougy, activiste de campagne

Inconnu il y a quelques mois, le jeune élu d’Interlaken affiche son visage tranquille dans tous les médias depuis qu’il a pris la tête de la campagne contre la surveillance des assurés. A 21 ans, il incarne une nouvelle façon de mener le débat politique

Un visage, un combat
Porter une idée jusqu’à ce qu’elle aboutisse au vote du peuple suisse. Dans notre système politique, des individus ou de petits groupes de convaincus peuvent le faire, en marge, voire en dépit de la classe politique. Ces dernières années, ils le font même avec brio, illustrant le dynamisme de ce qu’on appelle la société civile face aux appareils. Dans cette série que «Le Temps» vous propose cette semaine, trois hommes et deux femmes qui, par leur seule détermination ou presque, ont fait bouger les choses.

Le calme de Dimitri Rougy tranche avec l’agitation qui monte, à l’approche du vote sur la surveillance des assurés le 25 novembre prochain. Le jeune homme de 21 ans a endossé le rôle de capitaine dans cette campagne, qu’il n’imaginait pas prendre tant d’ampleur. Depuis quelques semaines, son visage aux traits adolescents s’affiche dans tous les médias, jusque sur le plateau de l’émission de débat phare de la TV alémanique SRF, Arena. Sans se départir de son flegme, il tente par tous les canaux de convaincre les Suisses de refuser la loi permettant aux assureurs de surveiller les clients qu’ils soupçonnent d’abus.

Jusqu’ici, Dimitri Rougy, socialiste d’Interlaken, s’activait en coulisses. Formé aux techniques des campagnes politiques dans un bootcamp donné par le spécialiste en communication zurichois Daniel Graf, il a œuvré, tour à tour bénévolement ou en tant qu’indépendant, dans plusieurs actions qui ont marqué les esprits au cours des derniers mois. La manifestation contre Donald Trump, lors de la visite du président américain à Davos en janvier dernier. La Women’s March pour le droit des femmes à Zurich en mars. En 2017, il est à la manœuvre dans la médiatisation, devenue virale, du «coup» de la militante du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) Louise Schneider, 85 ans, lorsqu’elle spraye à la bombe un slogan contre le commerce des armes sur le mur de la Banque nationale suisse. Plus tôt, en 2015, il a l’idée de projeter un drapeau aux couleurs de la France sur le Palais fédéral, après les attentats de novembre à Paris.

Un référendum né sur Twitter

D’un job d’étudiant, la politique s’est transformée en travail à plein temps, salarié à hauteur de 5000 francs par mois. Le Bernois a donc mis son cursus universitaire en sciences de la culture entre parenthèses pour se consacrer à 100% à cette campagne. Son engagement a commencé avec un tweet de l’écrivaine Sibylle Berg en mars 2018, après le vote du parlement pour la révision de la loi sur les assurances donnant le pouvoir aux sociétés de surveiller leurs clients en cas de soupçon de fraude. «Un référendum, maintenant!» s’exclame alors cette figure de la scène culturelle alémanique, suivie par 77 500 followers.

Déçu que son parti n’ait pas davantage combattu ce texte à l’Assemblée fédérale, Dimitri Rougy s’engouffre dans la brèche. Le PS ne tenait pas à s’engager dans ce combat, car il redoutait un revers dans les urnes. Qu’importe: «Une bataille politique doit être menée sur des convictions, que l’on pense pouvoir gagner ou non», estime le jeune politicien. Lui et Sibylle Berg s’associent à l’avocat Philip Stolkin pour former un comité référendaire. Ils se tournent ensuite vers le spécialiste des campagnes politiques Daniel Graf et sa plateforme de récolte de signatures WeCollect. La première étape a consisté à obtenir des «promesses»: l’engagement d’au moins 5000 citoyens prêts à récolter des signatures. Résultat: en juillet, ils avaient obtenu plus de 55 000 paraphes. Le référendum numérique était né.

Proche de la base

A ce stade, les activistes ont démontré qu’il était possible de déclencher une votation populaire sans le soutien d’un parti politique, mais avec la volonté d’une poignée d’activistes déterminés à transformer un élan de colère spontané sur les réseaux en outil politique. Parviendront-ils à traduire cette campagne en victoire dans les urnes? Rien n’est moins sûr: les pronostics les donnent perdants. «On a déjà gagné un grand débat», rétorque Dimitri Rougy. Quoi qu’il en soit, il contribue à façonner une nouvelle manière de faire de la politique, réactive, fluide et démocratique: plus proche de la génération des digital natives, à laquelle appartient le Bernois.

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Le comité, qui dispose d’un budget de 300 000 à 400 000 francs, n’a pas de bureau. Ses membres travaillent à domicile, dans des cafés ou des espaces de coworking. «Cette campagne est née d’un mouvement de la société civile. C’est important de continuer à rester connecté avec la base», souligne Dimitri Rougy. Une communication qui se fait via Facebook, Twitter ou WhatsApp, ou sur des chats en ligne. «On s’est donné comme objectif de provoquer un million de discussions», ajoute le jeune politicien. Les militants offrent aussi des goodies à l’américaine, produits publicitaires gratuits à commander en ligne tels que t-shirts, autocollants et pin’s. Prochaine étape: la publication en ligne de vidéos de volontaires qui ont accepté de se faire surveiller durant 24 heures par les opposants à la loi, «avec les mêmes moyens que pourront utiliser les détectives privés», explique le jeune homme.

Décisions démocratiques

Quant aux décisions concernant la stratégie de communication, elles sont prises de façon démocratique. C’est ainsi qu’est née une affiche montrant le conseiller fédéral Alain Berset affublé d’un long nez de Pinocchio. Une attaque trop facile? Dimitri Rougy s’appuie sur sa légitimité interne pour soutenir la démarche: «67% de nos militants alémaniques et 80% des Romands l’ont acceptée avant sa diffusion. Alain Berset dit que les détectives ne pourront pas regarder dans la chambre à coucher alors que des juristes affirment le contraire. Lorsqu’un conseiller fédéral avance des faits erronés, nous ne pouvons pas laisser passer.» Mais, face aux critiques, le comité de campagne a finalement renoncé à publier le visuel.

L’engagement de Dimitri Rougy ne se limite pas à internet. Entré au Parti socialiste à l’âge de 13 ans, il est élu à Interlaken, où il a grandi avec ses trois frères. «Ma mère nous a élevés seule. Elle travaillait entre 80 et 100% mais peinait parfois à boucler les fins de mois. Cette expérience a affûté ma conscience des inégalités», dit-il. Le jeune élu cofonde le parlement des jeunes de l’Oberland bernois en 2015. Il en existe plusieurs en Suisse, aux niveaux cantonal et communal, mais celui-ci a la particularité de pouvoir occuper deux sièges au sein du législatif communal d’Interlaken. Le politicien estime que, pour plaire aux jeunes, la politique gagnerait à devenir plus personnelle: «Ce sont davantage les thématiques que les individus qui sont mises en avant. Mais. du coup, on manque d’idoles.»


Profil

1997 Naissance dans l’Oberland bernois.

2011 Entre au Parti socialiste à l’âge de 13 ans.

2016 Elu au conseil communal d’Interlaken.

2015 Création du parlement des jeunes de l’Oberland bernois.

2018 Lancement de la campagne contre la surveillance des assurés.

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