Qu'espère-t-il donc en se taisant? Se poser en victime expiatoire d'une conspiration ourdie par ses chefs? Rendre les preuves plus délicates pour l'accusation? Se comporter conformément à ce qu'il croit être le code d'honneur du renseignement et peut-être, par là même, accréditer sa thèse d'un ordre venu d'en haut? Même si, dans tous les cas, Dino Bellasi risque bien de se tromper lourdement, on en est réduit aux conjectures.

Et pour cause: l'accusé ne concède au tribunal, qui l'interroge mercredi, que de rares précisions sur des points annexes, ne livrant rien, rien de rien sur le coeur de l'affaire. Sinon qu'il confirme brièvement les déclarations par lesquelles il a affirmé aux enquêteurs avoir agi sur un mandat de ses chefs en vue de créer et de financer un service secret parallèle. Pas un mot, cependant, pour montrer qu'il voyait à quoi cela aurait pu servir. Et quand il marmonne avoir lu le fameux rapport de la commission d'enquête parlementaire de 1990 qui allait obliger les renseignements suisses à démanteler leur «armée secrète» P-26, il se souvient vaguement qu'on en parlait alors dans les couloirs, mais ne paraît pas avoir conscience de la bombe qui venait d'y éclater.

Son avocat, Me André Seydoux, avait laissé prévoir ce mutisme dès l'ouverture du procès, lundi, expliquant que son client pensait ne pas pouvoir trouver les mots qu'il faudrait pour prouver une thèse dont il ne démord plus désormais.

La psychanalyse, à n'en pas douter, aurait à dire sur une telle défaillance de la parole. L'audience en a pris des airs de comédie surréaliste et l'accusé, une mine fantomatique. Des dizaines de fois tout au long de la matinée, la même réponse revient mécaniquement: «Je ne souhaite rien dire à ce propos.» Y compris lorsque, une bonne fois, le président l'exhorte à expliquer les raisons de son mutisme.

Perches tendues

Certes, Dino Bellasi reconnaît être l'auteur des prélèvements massifs opérés auprès de la Banque nationale – près de 9 millions de francs au total. Il ne conteste pas davantage que les fameux cours militaires justifiant, dans les pièces comptables, les innombrables retraits qu'il effectuait pour son propre compte, n'ont jamais eu lieu. Il confirme aussi quelques-unes des dépenses attestant d'un train de vie particulier: 50 000 francs pour une collection de pipes et divers objets de luxe, 35 000 pour un voyage, 1,1 million pour une maison, 100 000 pour son mariage avec une femme rencontrée dans le «milieu» – il vit aujourd'hui divorcé. Les 60 000 francs que l'acte d'accusation lui a fait dépenser chez des prostituées lui semblent «un peu élevés, mais je ne peux pas l'exclure».

Pour le reste, l'accusé se mure dans un silence dont il risque bien de ne plus ressortir d'ici à la fin du procès. Pourtant, une ou deux perches se sont offertes depuis lundi, au fil des audiences, que tout autre aurait tenté d'utiliser à son profit. Ainsi, les différents services de l'Etat que Bellasi est accusé d'avoir grugés n'ont pas toujours donné l'impression d'avoir été d'une prudence irréprochable. En particulier, l'enchevêtrement entre le sous-groupe des renseignements auquel appartenait l'ex-comptable et l'Office fédéral des exploitations des forces terrestres dont relevaient, apparemment, les aspects financiers des fameux cours militaires est apparu comme l'une des clés du problème. Et puis, le fait que l'accusé a continué à disposer d'un tampon alors qu'il avait déjà quitté ses fonctions de comptable ne laisse pas d'étonner. Vendredi, l'un des hauts responsables des services de renseignement, Fred Schreier, doit expliquer comment il a pu apposer sa signature sur bon nombre des mandats provisionnels utilisés par Dino Bellasi pour retirer jusqu'à deux fois 90 000 francs par mois.