«Un diplomate, avec de grandes compétences financières». Et non l’inverse. Dans la bouche d’Eveline Widmer-Schlumpf, l’ordre de ces quelques mots d’introduction avait certainement toute son importance quand il s’est agi de présenter à la presse, mercredi, le successeur de Michael Ambühl à la tête du secrétariat d’Etat aux questions financières internationales (SFI).

Avant d’être un fin connaisseur de la chose financière ou fiscale, le Vaudois Jacques de Watteville est surtout un diplomate de haut vol. Actuellement en poste à Pékin, celui qui prendra ses nouvelles fonctions le 1er novembre a gravi tous les échelons de la diplomatie suisse depuis 31 ans. Docteur en droit et licencié en sciences économiques, délégué au CICR, ambassadeur à Londres, à Bruxelles ou encore en Syrie, Jacques de Wattevielle a été responsable de la division économique et financière du DFAE de 1997 à 2003. A ce titre, il a participé «à diverses négociations internationales avec l’UE, l’OCDE et les Etats-Unis», souligne le communiqué du Conseil fédéral.

Une expérience des grandes enceintes de la négociation internationale que Jacques de Watteville a pu conforter avant de s’envoler pour Pékin, en tant que chef de la Mission suisse auprès de l’UE, de 2007 à 2012.

«Concertation étroite avec le DFAE»

Souligner la réelle dimension diplomatique de l’ambassadeur vaudois n’a rien d’anodin de la part du Conseil fédéral, à l’heure où les critiques fusent quant au manque de coordination supposé entre le SFI – sous tutelle du Département des finances – et les Affaires étrangères. D’aucun ayant même suggéré que la diplomatie fiscale et financière réintègre le giron du DFAE.

Comme Jacques de Watteville l’a relevé lui-même mercredi, nombre de dossiers dont il aura à s’occuper désormais «touchent les deux départements». Sa première adresse en tant que futur secrétaire d’Etat aura ainsi été l’occasion d’affirmer «l’importance d’avoir une concertation étroite».

Selon une source proche du Conseil fédéral, la nomination de Jacques de Watteville est un «excellent choix»: «C’est un très bon diplomate, comme son prédécesseur, avec un profil mixte de diplomatie politique et financière, une grosse dimension européenne et internationale. Et en plus c’est un vrai crocheur.»

Conseiller d’Etat en charge des finances dans le canton de Vaud, Pascal Broulis fait partie de ceux qui attendaient avec impatience la nomination du successeur de Michael Ambühl. Parce qu’en tant que président de la Conférence latine des directeurs des finances, il est particulièrement attentif au sort réservés aux cantons dans les grandes négociations internationales. Et surtout parce que la négociation de la nouvelle convention sur les successions avec la France lui reste en travers de la gorge, lui qui y voit une «convention à sens unique imposée par la France». Le choix de Jacques de Watteville le réjouit: «Nommer un diplomate de cette envergure, fort d’un excellent réseau international, est un très bon signal».

Pascal Broulis se souvient de sa dernière rencontre avec le futur chef du SFI, à Bruxelles en 2012. «Je lui avais alors parlé de la négociation éclair qui avait eu lieu avec la France sur les successions, et je lui avais dit mon inquiétude. Devant témoins, il m’avait répondu...qu’il n’était pas au courant! Et que le SFI avait probablement négocié dans son coin, sans consulter les négociateurs actifs sur le dossier européen...» En révélant cette anecdote, Pascal Broulis adresse un message clair à la Berne fédérale: «Les questions financières doivent être partie intégrante de la politique étrangère. L’argent n’est pas tout. Il est crucial que les négociateurs aient une réelle vision d’ensemble».

Un mandat de quatre ans

Francophone – ce qui aura certainement toute son importance pour négocier avec le grand voisin français –, Jacques de Watteville accède au Secrétariat d’Etat à l’âge de 62 ans. Il n’en a pas fait mystère mercredi: s’il satisfait aux exigences du Conseil fédéral, il restera en poste pour une durée «normale de quatre ans». «Son âge n’est pas un problème, au contraire, souffle la source citée plus haut. Il sera en poste suffisamment longtemps pour régler les questions les plus urgentes, mais ne bloquera pas la fonction pendant 20 ans.»

Pressions internationales sur la fiscalité des entreprises et sur celle de l’épargne, règlement du passé, régulation du secteur financier, accès aux marchés des services financiers: l’agenda s’annonce bien rempli pour celui qui devra défendre les intérêts de la Suisse dans nombre de négociations bilatérales mais aussi et surtout dans des enceintes multilatérales comme l’Union européenne, l’OCDE et même le G20 – la Suisse espérant poursuivre l’an prochain, sous la présidence australienne, sa première expérience sur un strapontin du «comité de pilotage global».

Jacques de Watteville, qui a récemment participé à la finalisation de l’accord de libre-échange avec la Chine, ne semble pas effrayé par l’ampleur de la tâche et revendique sa qualité d’homme de la situation. A ceux qui lui reprocheraient par exemple d’avoir eu tendance à «plier» devant les exigences bruxelloises, il répond tout de go: «Le travail de diplomate est double: il y a un front extérieur et un front intérieur. Sur le front extérieur, il s’agit de défendre les intérêts de la Suisse avec fermeté et détermination. Je peux vous dire qu’à Bruxelles, je n’ai pas la réputation d’être celui qui cède. Dans des dossiers comme l’Espace économique européen ou les bilatérales, certains redoutaient même les entretiens avec notre équipe, tant ils la savait déterminée et solide sur les dossiers. Sur le front intérieur, c’est autre chose, il s’agit d’expliquer les enjeux et les rapports de force. A l’avenir, il faudra rester actifs sur ces deux fronts».

Groupe d’experts

Jacques de Watteville sera confronté à cette double dimension dès son entrée en fonction. Eveline Widmer-Schlumpf l’a annoncé mercredi, il participera en effet aux travaux du groupe d’experts que le Conseil fédéral a décidé de mettre sur pieds pour «analyser les conditions cadres et les perspectives d’avenir de la place financière et formuler des recommandations à ce sujet». Un groupe qui sera piloté par l’auteur du rapport très commenté sur la stratégie de l’argent blanc du conseil fédéral, le professeur Aymo Brunetti. Outre le secrétaire d’Etat de Watteville, le groupe sera composé de représentants des milieux scientifiques, des autorités fédérales et du secteur privé. Il concentrera ses travaux sur le renforcement de la place financière, pour la dimenson intérieure, et l’amélioration de l’accès aux marchés étrangers, pour la dimension extérieure.