Les 13 membres du comité de l’association qui gère Genève-Plage sont sonnés. Depuis la publication, le 16 novembre, du rapport de la Cour des comptes sur la gestion des Voiles, espace d’animation privé sur le territoire de la grande plage de la rive gauche, ils vivent dans la tourmente. L’auditeur de la République a mis en avant ce qu’il considère comme des dysfonctionnements dans la relation entre l’association, subventionnée à hauteur d’environ 700 000 francs par le canton, et la société à laquelle a été confiée la gestion de ce bar-restaurant. Au terme d’une mise au concours qui aurait été entachée d’irrégularités, l’association n’aurait pas choisi l’offre du meilleur offrant et aurait ainsi, selon les auditeurs, violé le «principe de maximisation» prévu par la loi pour les bénéficiaires d’une subvention. La gardienne des dépenses publiques épingle également le canton, dont la surveillance de ces activités privées sur domaine subventionné serait lacunaire. La cour lui demande de couper la subvention de 110 000 francs. Jean-Daniel Roehrich, président de Genève-Plage, se défend d’avoir commis des erreurs. C’est ce que l’avocat mandaté par l’association a écrit à la Cour des comptes. Le 1er décembre, des représentants de cette dernière viendront rendre visite au comité. Le but est de renouer le dialogue, et de sauver la subvention.

Le Temps: Vous prétendez que votre droit à être entendus n’a pas été respecté. Or, les magistrats responsables de cet audit vous ont bien reçus lors de leur enquête, non?

Jean-Daniel Roehrich: Nous avons fourni des pièces et nous avons répondu à des questions pendant deux heures. C’est tout et c’est trop peu. Nous avons été privés du droit de nous prononcer sur le contenu du rapport avant publication. La Cour des comptes accorde ce droit fondamental à toutes les entités qu’elle contrôle. Pas avec nous. Résultat: pris par surprise, nous avons découvert dans les journaux les critiques sévères des auditeurs. Surtout, nous avons été privés de la possibilité de démontrer à la Cour des comptes que ces critiques sont sans fondement. La réputation de Genève-Plage a été ainsi injustement écornée.

Vous contestez le fondement juridique sur lequel est basé l’audit, à savoir la maximisation des ressources du subventionné. Pourquoi?

Nous sommes tombés des nues en lisant ce reproche de ne pas «maximiser» nos revenus. Ce mot revient 26 fois dans le rapport. Or, nous contestons absolument être guidés dans nos actions par un impératif de rentabilité «maximale». Au contraire, nous considérons de notre devoir de prendre des décisions réfléchies et posées sans jamais suivre une seule logique pécuniaire. Notre avocat est formel: ce «principe de maximisation» que la Cour des comptes veut nous imposer – et voudra peut-être imposer à l’avenir à tous ceux qui reçoivent des subventions – ne repose sur aucun fondement légal ou jurisprudentiel.

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Cette exigence vous a-t-elle été mentionnée dans vos échanges avec les autorités cantonales ou avec la commune de Cologny, qui vous héberge?

Jamais. La loi dit que les bénéficiaires de subventions doivent «tirer pleinement parti» de leurs ressources. Ce n’est quand même pas la même chose. Le but de notre comité est de maximiser la satisfaction des clients de Genève-Plage – pas les profits. Ainsi, récemment, nous avons encore élargi les horaires d’ouverture à 7h le matin et 20h30 le soir; de même, nous ouvrons plus tôt en mai et fermons plus tard en septembre. Nous n’oublions pas la rentabilité pour autant. Depuis 2012, la dépense moyenne par client est passée de 9 francs à 12,30 francs. Sans augmenter le prix d’entrée (7 francs), inchangé depuis vingt ans. Nos finances sont saines. Nous avons pu investir 600 000 francs dans un agrandissement de la plage qui aurait normalement dû être financé par l’Etat, et 200 000 francs dans des panneaux solaires. Nous traversons la pandémie en puisant dans nos réserves pour éponger 700 000 de pertes sans demander aucune aide d’urgence aux collectivités publiques. Nous avons plusieurs projets en cours pour améliorer encore notre offre: un toboggan à 1 million pour les enfants, un programme d’hiver, etc. Il faut aussi rappeler que c’est nous qui avons eu l’idée de transformer un terrain de basket inutilisé en bar qui nous rapporte un loyer qu’on vient d’augmenter à 150 000 francs par année. Alors, lire dans les journaux que nous «faisons perdre une fortune aux Genevois», ça fait mal. C’est injuste et injustifié.

Pourquoi ce principe de maximisation vous dérange-t-il tant?

S’il était appliqué, cela nous amènerait à nous poser des questions sur les tarifs que nous pratiquons pour les cours de plongée, de paddle et de yoga, les massages, la nourriture, etc. Nous nous démenons pour maintenir des prix abordables pour le plus grand nombre. Ce principe de maximisation nous obligerait à tout revoir à la hausse. Nous nous y refusons.

La Cour des comptes vous reproche d’avoir dérogé à vos propres règles dans le cadre de l’appel d’offres lancé en 2019 pour la gestion des Voiles. Vous le contestez. Pourquoi?

On nous reproche de ne pas avoir respecté les règles d’un appel d’offres réalisé selon les règles des marchés publics, alors que nous n’y étions pas tenus et que nous avons toujours dit haut et fort que nous resterions libres de choisir le lauréat selon notre appréciation, en notre âme et conscience.

Pourtant, dans le document distribué aux candidats, vous vous étiez engagés à choisir le mieux classé si son avance était de plus de 2% sur le second, règle que vous n’avez pas respectée.

C’est exactement ce genre de malentendus que nous aurions pu lever si la Cour des comptes nous avait montré son rapport avant publication. Le prestataire externe qui nous a accompagnés pour organiser l’appel d’offres est spécialisé dans les marchés publics. Il a utilisé par mégarde une documentation standard où figure cette clause des 2%, mais lui-même nous a confirmé depuis qu’il a toujours été clair dès le départ et pour tous les participants au concours que nous ne serions tenus par aucune contrainte légale. Nous contestons absolument avoir commis des irrégularités dans notre appel d’offres.

Pourquoi avoir choisi un dossier qui vous rapportait 50 000 francs de moins que le candidat arrivé en tête de cette sélection, Le Baroque, alors que la raison d’être de cet espace d’animation est de rapporter de l’argent à Genève-Plage?

Ce n’est pas sa seule raison d’être. Il apporte diversification et complémentarité à notre offre. Cela dit, le projet arrivé premier incluait notamment un phare de 12 mètres de haut, hors gabarits légaux. Cela aurait posé des problèmes et renforcé peut-être encore l’animosité de ceux qui pensent déjà aujourd’hui que les Voiles sont trop bling-bling et font trop de bruit. De plus, nous n’avons jamais vu les responsables du Baroque, qui était représenté par un employé et des prestataires externes. Nous avions un mauvais pressentiment. Au final, nous avons agi en notre âme et conscience, pour le bien de Genève-Plage, en choisissant de prolonger d’excellentes relations de travail avec des personnes qui avaient toujours payé leur loyer, en faisant de cet espace un succès dès son lancement en 2013.

Votre directeur s’est retiré du processus de sélection en raison d’un conflit d’intérêts. Lequel?

En raison d’un risque de conflit d’intérêts. Notre directeur est à l’origine du projet des Voiles. C’est lui qui a eu l’idée d’exploiter différemment notre zone événementielle. Au départ et jusqu’en 2015, Les Voiles était ainsi un projet porté par Genève-Plage et deux autres sociétés privées. Nous nous partagions les bénéfices. En 2014 et en 2015, ceux qui travaillaient aux Voiles pouvaient bénéficier de nuitées gratuites mises à disposition par les propriétaires d’un hôtel de l’île Maurice, annonceur aux Voiles. Notre directeur en a bénéficié en 2014 et 2015, nota bene en payant son billet d’avion et ses repas sur place de sa poche. C’est précisément pour éviter tout conflit d’intérêts que nous avons donc préféré que notre directeur ne siège pas dans le comité d’évaluation.

Des faits ont été dénoncés au Ministère public par la Cour des comptes. Quels sont-ils?

La Cour des comptes a reçu ce qu’elle appelle des «communications citoyennes» dont nous ignorons le contenu. Nous soupçonnons cependant un collaborateur indélicat – licencié en mars dernier et contre lequel nous avons déposé une plainte pénale – d’être à l’origine de ces courriers.