Lundi, c’étaient les partis européens d’extrême droite qui applaudissaient au vote des Suisses contre les minarets. De l’Italie léguiste aux Pays-Bas de Geert Wilders, en passant par la France du Front national, la Suisse et ses votes populaires font désormais figure de nouveau modèle pour les islamophobes. Dans un mouvement opposé, qui s’est renforcé mardi, l’Europe des grands principes fondateurs et l’ONU, par la voix de la haut-commissaire aux Droits de l’homme, Navi Pillay, condamnent fermement un scrutin jugé «discriminatoire» incompatible avec un Etat démocratique respectueux des minorités. Plus que par le monde musulman, c’est par ses pairs que la Suisse est aujourd’hui critiquée.

Du coup, Berne, par la voix de sa ministre des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, change de ton. Après les timides tentatives d’explication, le Conseil fédéral reconnaît que ce vote pose problème. Devant les ministres de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), réunis à Athènes, Micheline Calmy-Rey s’est dite «préoccupée» par les conséquences de cette interdiction.

Acquis remis en cause

«Chaque atteinte à la coexistence de différentes cultures et religions met aussi en danger notre sécurité», a déclaré la cheffe de la diplomatie suisse. Ou formulé autrement: «Si nous ne pouvons vivre ensemble harmonieusement, notre sécurité n’est plus garantie» car «la provocation risque d’appeler d’autres provocations, l’outrage d’attiser l’extrémisme».

Parmi les voix les plus critiques envers la Suisse, Navi Pillay s’est fendue d’un communiqué déplorant une interdiction qui «divise profondément et une décision tout à fait malheureuse pour la Suisse». «Des politiques basées sur la xénophobie et l’intolérance sont extrêmement troublantes, où qu’elles se produisent», ajoute la Sud-Africaine qui a son siège à Genève et dont la Suisse s’enorgueillit pour affirmer son rôle de capitale des droits de l’homme. Un acquis qui pourrait être remis en cause? C’est ce qu’a laissé entendre le ministre suédois des Affaires étrangères, Carl Bildt, dont le pays préside l’Union européenne (UE). Suite à l’acceptation de ce texte, les Nations unies pourraient être tentées de déplacer certaines de leurs activités, a-t-il mis en garde.

Le Conseil de l’Europe, présidé par la Suisse depuis le 18 novembre, estime de son côté que l’interdiction des minarets «viole les droits de l’homme». C’est du moins le constat de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI). «Ce vote aboutira à une discrimination envers les musulmans et portera atteinte à leur liberté de religion», écrit l’agence, qui invite les autorités suisses «à examiner attentivement les conséquences de ce vote et de faire ce qui est en leur pouvoir afin de trouver une solution qui soit conforme au droit international».

Le vote suisse donne une résonance nouvelle à la fameuse thèse du «choc des civilisations» de Samuel Huntington. Partout en Europe, l’annonce de l’interdiction des minarets ravive le débat sur l’intégration des musulmans en terre de tradition chrétienne. Aux côtés de l’Espagne et de la Turquie, la diplomatie suisse s’était justement profilée ces dernières années pour promouvoir un «dialogue des civilisations». Elle se retrouve désormais au banc des accusés. A commencer par son partenaire turc. Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan estime que ce vote est «le reflet de la montée d’une vague de racisme et de l’extrême droite en Europe». Il souligne que «l’islamophobie est un crime contre l’humanité» et appelle le Conseil fédéral à réparer cette erreur.

Appel à la retenue

Ailleurs dans le monde musulman, les réactions sont parfois vives, comme en Iran, mais aucune n’a pour l’heure débouché sur un acte d’hostilité à l’égard de la Suisse comme ce fut le cas dans l’affaire des caricatures danoises. La plupart des dignitaires religieux, à l’image des Egyptiens, condamnent la Suisse mais appellent dans le même temps à la retenue. Même la branche jordanienne des Frères musulmans, le parti du Front de l’action islamique, demande au Conseil fédéral de reconsidérer cette décision «immorale». La critique s’appuie sur l’appareil juridique international. Ainsi la Ligue arabe espère que le résultat du vote puisse être remis en cause par des voies légales «en faisant appel aux autorités responsables et aux instances judiciaires comme la Cour des droits de l’homme». Ce ton plutôt mesuré pourrait toutefois être mis à l’épreuve lors de la grande prière de ce vendredi.