«Qui parle sursilvan à la maison?» Dans la classe de Gion Tenner, 17 bras se lèvent promptement. Rien de surprenant, nous sommes à Disentis, haut lieu du sursilvan, du nom de l’idiome romanche le plus partagé parmi les cinq qui sont pratiqués officiellement dans les Grisons. «Qui parle une deuxième langue?» Même réponse. Les élèves, 10 et 11 ans, ont commencé leur apprentissage de l’allemand il y a deux ans. «Une troisième?» Certains élèves hésitent. Ils suivent bien des cours d’anglais depuis la rentrée, mais de là à dire qu’ils le maîtrisent… D’autres tiennent fermement le bras en l’air: un parent s’adresse à eux en portugais, en espagnol voire en tchèque. Dans deux ans, les enfants auront l’occasion d’ajouter une nouvelle corde à leur arc linguistique: le français et l’italien leur seront proposés.

Bienvenue dans un monde multilingue. Le canton des Grisons est la patrie du romanche, quatrième langue nationale. Selon le recensement de 2000, 60 000 personnes le parlent. Pour 35 095 d’entre elles, il est leur langue principale. Le sursilvan est l’idiome de la région catholique de la Surselva (Rhin antérieur). Il est majoritaire, avant le vallader (Basse-Engadine), le puter (Haute-Engadine), le surmiran (vallées de l’Albula et de la Julia) et le sutsilvan (Rhin postérieur).

Situation absurde

«La situation est un peu compliquée, pour nous aussi», sourit Hubert Giger, journaliste à la radio romanche (RTR) basé à Disentis. Chaque reporter travaille dans l’idiome de sa région. Mais lequel choisir lorsqu’il s’agit de parler ensemble voire à tous les Grisons? Afin d’éviter de se rabattre sur une langue étrangère, l’allemand, une langue a été créée dans les années 1980. Le rumantsch grischun est la synthèse des cinq idiomes romanches, dont il est la version simplifiée.

Cette forme unifiée a d’abord été portée par un élan de sympathie, se rappelle Chasper Pult, ex-président de la Lia Rumantscha (Ligue romanche). L’absurdité de la situation (cinq langues pour un petit territoire, des incompréhensions, des frais de traduction) a convaincu la Confédération d’agir. Toutes les communications officielles l’adopteraient désormais. Les autorités cantonales en ont fait la langue de l’enseignement, réalisant ainsi des gains importants sur les manuels scolaires. Des écrivains ont commencé à publier dans cette langue, couronnant un «boom inattendu» au début des années 2000.

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«Nous n’avions par contre pas anticipé qu’en retour une instrumentalisation des forces populistes allait changer la situation», regrette Chasper Pult. Le vent semble en effet avoir tourné. En vingt ans, la pratique de cette langue de synthèse a reculé. Les élèves de notre classe de Disentis n’y sont que rarement confrontés. Surtout, l’enseignement ne se fait pas en rumantsch grischun. «On peut passer des semaines sans être en contact avec cette langue, constate Adrian Pally, le collègue de Gion Tenner. Alors que l’on est en contact chaque jour avec l’allemand.»

Cette langue de synthèse a aidé les Grisons à réaliser qu’ils étaient très attachés à leurs idiomes locaux.

Cette langue de synthèse a aidé les Grisons à réaliser qu’ils étaient très attachés à leurs idiomes locaux.

Ces dernières années, Pro Idioms, une association dédiée à la défense des parlers locaux, a remporté plusieurs batailles à coups de votations. L’enseignement du rumantsch grischun se fait désormais uniquement sur une base volontaire. A la radio, il est utilisé dans les bulletins d’actualité et pour les nouvelles fédérales. Idem dans la presse, où il est réservé aux commentaires alors que les nouvelles locales sont rédigées en idiome local.

Elan perdu

L’élan semble aujourd’hui perdu. Pro Idioms, qui parlait de «terrorisme linguistique» en évoquant la volonté de la Lia Rumantscha d’étendre la pratique du rumantsch grischun, semble avoir remporté la mise. «Notre génération n’a jamais été contre les idiomes, insiste Chasper Pult. Nous ne voulions pas les remplacer, mais ajouter le rumantsch grischun aux autres langues. La peur de perdre quelque chose a été la plus forte.»

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En assistant à la leçon de langues romanches dans la classe de Gion Tenner, il devient évident que cette invention, censée unifier les Grisons, est frappée d’un handicap émotionnel et identitaire. Les élèves sont invités à déterminer, sur la carte cantonale, quelle région parle quel idiome. Le sursilvan, dominateur, trouve facilement sa place. Les autres suivent sans trop de difficulté; une tante ou un cousin installés ailleurs servent de repère. La caractérisation peut même se faire plus subtile, en incluant les dialectes, vallée par vallée. Plus l’exercice avance, plus le canton se pare de couleurs pour finir en une sorte de carte du Tendre du parler romanche. Je reste cependant troublé. Le multilinguisme dans lequel baignent ces enfants est une richesse incomparable. Il correspond également au morcellement d’un territoire cantonal perçu comme l’addition d’infinies subdivisions.

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Pour Hubert Giger, ce repli sur «mon idiome, ma vallée» est un phénomène récent. Ce fractionnement peut représenter un handicap comme un enrichissement. La radio permet par exemple la découverte des idiomes d’autres vallées que la sienne. Si l’introduction du rumantsch grischun n’a pas abouti à un sentiment d’appartenance commune, elle a eu un autre effet, auquel ses promoteurs ne s’attendaient pas. «Cette langue de synthèse a aidé les Grisons à réaliser qu’ils étaient très attachés à leurs idiomes locaux», souligne Gion Tenner. Le coup du boomerang. «Pour nous, notre idiome est la langue du cœur, l’allemand étant la langue du pain», conclut l’enseignant. Pour gagner sa vie dans les Grisons, l’allemand reste indispensable, regrette l’enseignant. Faute de s’être imposé, le rumantsch grischun semble condamné à résider loin du cœur des Grisons.